Présidentielles 2020/Voici le rôle que va jouer le FPI

L’opposition ivoirienne s’organise en vue des échéances électorales présidentielles au mois d’octobre 2020. L’analyste politique Sylvain N’Guessan qui dirige l’Institut de stratégie d’Abidjan instruit ici l’opinion sur le rôle clé que jouera le FPI à ces élections.  

 Pourquoi cette modification de la Constitution que vient d’annoncer le président Ouattara ?

“Je ne pense pas que la justice soit indépendante. Quand on voit la crise postélectorale et ses conséquences, jusque-là il n’y a que des cadres et des militants, des sympathisants du camp de monsieur Laurent Gbagbo qui ont été jugés. Dans le camp adverse, personne n’a encore été jugé”.

Nous sommes à dix mois de la future élection.La presse fait écho de ce que cette modification pourrait concerner les conditions d’éligibilité, notamment les questions d’âge. Mais, tout porte à croire que la modification pourrait porter sur d’autres compartiments de la Constitution. La structuration de l’armée, de l’administration publique, la promotion et la protection des droits de l’homme, les relations avec la sous-région, et donc les relations économiques internationales. Attendons peut-être de voir les points qui seront à l’ordre du jour avant de nous prononcer davantage.

Apparemment, il n’y aura pas de limite d’âge puisqu’Alassane Ouattara lui-même vient de déclarer qu’il « ne compte pas exclure personne »…   

Bien évidemment. À partir du moment où le président lui-même déclare effectivement qu’il ne « compte exclure personne », cela voudrait dire que la modification constitutionnelle pourrait porter sur d’autres articles de la Constitution.

Affi N’guessan, potentiel candidat au titre du FPI, à l’élection présidentielle de 2020?

Il y a un débat sur la question de savoir si Alassane Ouattara a le droit ou non de se présenter à un troisième mandat en octobre 2020. Est-ce que cette question pourrait être l’objet justement d’une modification à venir de la Constitution ?

C’est possible dans la mesure où le président de la République entretient le flou sur son éventuelle candidature depuis un certain temps. Il est fort possible que cette nouvelle modification porte sur éventuellement une nouvelle candidature de monsieur Alassane Ouattara.

L’opposition, et notamment Henri Konan Bédié, dénonce une Commission électorale indépendante (CEI) très « déséquilibrée ». Est-ce que la rencontre gouvernement-opposition de ce mois de janvier sur le code électoral pourrait faire bouger les choses ?

Il faudrait l’espérer dans la mesure où l’opposition en a fait vraiment une revendication. Celle-ci ne cesse de clamer depuis la mise en place de cette commission électorale qu’elle est « déséquilibrée ». Elle serait à l’avantage du parti présidentiel, etc. Donc, si le président de la République peut essayer de réformer davantage, donc d’équilibrer davantage la composition de la CEI en vue d’apaiser le climat social, en vue de rassurer l’opposition, pour que nous ayons une élection qui ne soit pas contestée de part et d’autre. Si les hommes politiques s’entendent sur une CEI plus consensuelle, ce serait pour le bonheur du peuple ivoirien.

On devrait en savoir plus les jours à venir, sur le sort judiciaire de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé devant la Cour pénale internationale. Si leur acquittement est confirmé, que va-t-il arriver ?

On imagine aisément que – Laurent Gbagbo ne tardera pas à rentrer en Côte d’Ivoire, Blé Goudé également. Mais en leur absence, il y a eu les procès ici à Abidjan, ils ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Est-ce que le président de la République va user du droit constitutionnel pour une amnistie de sorte qu’ils puissent avoir accès au jeu politique, ou est-ce qu’à leur arrivée, le pouvoir brandira la condamnation qu’ils ont eue ici et va les priver encore de leurs droits civils et politiques ? On espère que le président de la République va essayer de résoudre cette situation de manière pacifique, parce que, comme vous le savez, le climat social devient de plus en plus tendu. La rue pourrait reprendre du service pour l’élection à venir en octobre 2020.

La justice ivoirienne a condamné Laurent Gbagbo en début du mois de Novembre à 20 ans de prison par contumace. Et le 30 décembre, la même justice ivoirienne a condamné Charles Blé Goudé également à 20 ans de prison par contumace. Est-ce qu’il peut y avoir un lien entre ces deux décisions de justice ?

Quand on voit l’agenda, la période à laquelle ils ont été jugés, il faut dire que le pouvoir avait quand même tout le temps depuis avril 2011 jusqu’à 2018, avant leur acquittement donc en janvier 2019 par la CPI. Donc, ils avaient l’occasion de faire un procès, de leur faire connaitre leur sentence. À partir du moment où ce procès a lieu après leur acquittement par la CPI, au moment où il est de plus en plus question de leur retour en Côte d’Ivoire, et donc de leur participation au jeu électoral d’octobre 2020, on pourrait évidemment se poser des questions. Est-ce que ces procès ne sont pas en relation avec les dossiers de candidature en vue de la présidentielle d’octobre 2020 ? Ce sont des questions qu’on peut se poser légitimement.

Et quel pourrait être l’objectif du pouvoir dans ce sens ?

On imagine que, certainement, c’est une manière de se donner plus de chance en vue de la présidentielle de 2020. On sait que monsieur Laurent Gbagbo a gardé quand même une importante base électorale en Côte d’Ivoire malgré son absence du jeu politique. On sait que monsieur Blé Goudé a pu également enflammer les foules durant une dizaine d’années. Il y a plusieurs sections de son mouvement politique, qui existent encore, qui se reconnaissent en lui. Et à mon avis, les appels au boycott des élections de la part du FPI ont plus ou moins payé. C’est une manière sans doute de les écarter du jeu politique de 2020 en vue d’augmenter les chances du pouvoir pour remporter la présidentielle d’octobre 2020. Le RHDP [Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix] naturellement essaie de se donner des chances en vue de remporter l’élection présidentielle à venir pour préserver ses acquis.

Dans l’opposition, Henri Konan Bédié dénonce une justice « instrumentalisée ». Est-ce que la justice est indépendante en Côte d’Ivoire ou pas ?

Je ne pense pas que la justice soit indépendante. Quand on voit la crise post-électorale et ses conséquences, jusque-là il n’y a que des cadres et des militants, des sympathisants du  camp de monsieur Laurent Gbagbo qui ont été jugés. Dans le camp adverse, personne n’a encore été jugé.

Et quand Henri Konan Bédié était au pouvoir, est-ce que cette justice était indépendante ou pas ?

On se rappelle quand même que monsieur Henri Konan Bédié avait fait emprisonner toute la haute direction du Rassemblement des républicains d’Alassane Ouattara (RDR), qui était constamment en prison. Le FPI lui-même avait toutes les difficultés. La justice à mon avis, depuis 1990, depuis l’heure du multipartisme, a toujours été en faveur du régime présidentiel.

Autre opposant face à de graves ennuis judiciaires, l’ancien Premier ministre Guillaume Soro, contre qui un mandat d’arrêt international a été lancé. Est-ce qu’il a une chance de pouvoir revenir en Côte d’Ivoire cette année ?

Pour monsieur Guillaume Soro, je ne pense pas. Je pense que les jeux sont faits, parce que les premières décisions qui pourraient sortir de ce procès, ce n’est pas à l’avantage de Guillaume Soro. Et le temps qu’il fasse appel, qu’il y ait un autre procès, même s’il est blanchi, on aura déjà fini les élections d’octobre 2020. À moins que monsieur Alassane Ouattara prenne une décision politique, à mon avis, monsieur Guillaume Soro devra certainement attendre 2025. Pour 2020, je pense que c’est fini.

La rencontre des 3 et 4 janvier à Bruxelles entre Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan [qui se disputent la direction du Front populaire ivoirien (FPI), est-ce une réconciliation entre le fondateur du FPI et le dissident du FPI ?

À mon avis, o ont dû comprendre que ce serait suicidaire pour le FPI d’aller à l’élection présidentielle de 2020 en rangs dispersés. Deux candidats au FPI, ce serait suicidaire. Donc, on imagine que la rencontre du week-end passé visait certainement à arrondir certains angles, à se réconcilier pour mettre fin à cette querelle. On imagine que c’est une manière pour – Laurent Gbagbo et – Affi N’Guessan de mettre de l’eau dans leur vin en vue certainement d’avoir un ticket commun pour la présidentielle de 2020.

La composition du champ politique ivoirien depuis ce mois de décembre pourrait amener le FPI à jouer un rôle clé pour la présidentielle à venir. Pas forcément pour l’emporter, mais pour être un faiseur de rois. Donc, devenir assez fort dans le jeu politique à partir de 2021.

Voulez-vous dire que la rencontre Bédié-Gbagbo du mois de juillet 2019 à Bruxelles augure d’une alliance entre le Pdci-Rda et le FPI face au RHDP?

On est habitué un peu à ce jeu depuis 1990, le fameux triangle : quand l’un accède au pouvoir, les deux autres s’allient. Mais ils n’iraient pas jusqu’à un ticket commun. Si éventuellement il y a un second tour, celui qui serait deuxième pourrait bénéficier des voix des autres candidats. Je ne n’imagine pas une candidature unique Pdci-Rda-FPI pour le moment. Je ne l’imagine pas, mais plutôt un accord entre les deux tours.

A votre avis, Alassane Ouattara sera-t-il candidat ?  

Je pense que oui, dans la mesure où la presse laisse entendre que les sondages qu’il aurait demandés ne donnent pas vainqueur le dauphin qu’il essaie de présenter,   Amadou Gon Coulibaly, dont les sondages ne lui sont pas favorables, selon la presse, en tout cas.

“Pour les présidents Ouattara et Bédié, je crois que ce serait possible de se retrouver” selon l’Analyste Sylvain N’guessan

Et pourrait-on retrouver le trio de 2010, Ouattara-Bédié-Gbagbo ?

Pour les présidents  Ouattara et  Bédié, je crois que ce serait possible, mais pour le président Gbagbo, à partir du moment où il y a une lourde peine d’emprisonnement qui l’attend en Côte d’Ivoire, on se demande comment il pourrait desserrer l’étau autour de sa candidature. Est-ce que le président de la République va faire violence sur lui-même pour une amnistie totale en vue qu’il soit candidat ? On l’appréciera. Mais je ne pense pas. A ce titre, une probable candidature au Fpi s’impose.

 Et pensez-vous à Simone Gbagbo ?

En vue de cette présidentielle de 2020, certains noms qui pourraient défendre effectivement le FPI dans un tel chemin, si la réconciliation est actée reviennent un peu plus. Il s’agit, évidemment d’Affi N’Guessan lui-même, de Simone Gbagbo et aussi des cadres comme  l’ancien gouverneur de la BCEAO, Philippe-Henri-Tabley, Ahoua Don Mello.

Source : rfi.fr avec afriquematin.net

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