Présidentielle ivoirienne 2020/La preuve par trois qu’un Ivoirien ne devrait pas refuser de s’ouvrir au dialogue

Par Pr Pascal Fobah Eblin*

Les élections qui se sont déroulées  récemment, ayant vu la « victoire !» contestée du président sortant, Alassane Dramane Ouattara suscite beaucoup d’interrogations. Les crises socio-politiques ont repris de plus belle avec ses escalades de violences, enregistrant des destructions de biens matériels et des pertes en vies humaines. L’analyste politique, le Professeur  Pascal Fobah Eblin soutient que le dialogue tant espéré entre le pouvoir et l’opposition semble se faire attendre concluant que les positions se crispent.

« L’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses » (Ernest RENAN).

Depuis qu’Alassane Ouattara a décidé de se porter candidat pour un 3e mandat, la Côte d’Ivoire a renoué avec ses crises de tous les dix ans. La violence s’est accrue et menace dangereusement la cohésion nationale. Mais le dialogue tant espéré entre le pouvoir et l’opposition semble se faire attendre et, les positions se crispent. Cette contribution vise à montrer que la voie de la radicalisation est contraire à ce qui a toujours prévalu en Côte d’Ivoire et qu’une ouverture devrait être faite en faveur du dialogue.

Les pères fondateurs nous parlent

C’est dans le consensus que les pères fondateurs ont bâti la Côte d’Ivoire et, les armoiries de la République, pour qui connaît l’histoire de ce pays et sait ce que cela représente en termes de gouvernance inclusive, posent la nécessité du dialogue permanent pour aboutir au consensus régulateur de l’ordre social.

“La crise actuelle dans laquelle la Côte d’Ivoire se trouve doit suffisamment interpeller les uns et les autres pour qu’ensemble ils créent non seulement un cadre institutionnel mais aussi un environnement politique pouvant garantir des élections transparentes, crédibles, inclusives et apaisées”, selon le Professeur Pascal Fobah Eblin.

L’éléphant, symbole du Parti démocratique de Côte d’Ivoire section locale du Rassemblement démocratique africain (PDCI-RDA), et les palmiers, vestiges du Parti progressiste de Côte d’Ivoire (PPCI), rappellent à la mémoire collective comment deux visions de la République ont fini, sous la houlette de Félix Houphouët-Boigny, par aboutir à un consensus porteur d’espoir et de développement pour les générations futures, la nôtre y compris : « à l’indépendance, ces deux partis antagonistes ont accepté de se mettre ensemble. Cette union est matérialisée par le listel qui relie les deux emblèmes, pour construire la République de Côte d’Ivoire (inscrit sur le listel) naissante à travers le soleil levant » (Sources : site Office du Service Civique National). Cela ne devrait-il pas pousser pouvoir et opposition à s’asseoir autour d’une table pour vider tous les contentieux et apporter, enfin, une bonne fois pour toutes, la paix aux ivoiriens ?

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ivoirien

Comme Bédié et Gbagbo, Alassane Ouattara fait lui aussi face à une fronde générale de l’opposition coalisée qui menace de lui arracher le pouvoir. Ses partisans en sont offusqués et évoquent des manœuvres illégales de l’opposition pour accéder au pouvoir. Les opposants sont accusés de sédition, de complot contre l’autorité de l’Etat et l’intégrité du territoire et menacés d’emprisonnement. Pourtant, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

Le RDR devenu RHDP semble très mal placé pour donner des leçons de légalité. Dans l’histoire politique de la Côte d’Ivoire multipartite, il est le premier parti à avoir ouvertement appelé à la sédition et à la rébellion. Alassane Ouattara est, quand il était dans l’opposition, le premier homme politique à avoir introduit l’arme des actes anticonstitutionnels et des propos séditieux dans l’ère multipartite de la Côte d’Ivoire. Combien de fois n’a-t-il pas menacé les pouvoirs de Bédié et de Gbagbo ? Dois-je rappeler à la mémoire de ses partisans devenus si légalistes aujourd’hui ses célèbres propos d’avant dont certains font l’apologie des coups d’Etat ?

Le 29 août 1999, devant ses partisans réunis en congrès extraordinaire au Palais des sports d’Abidjan, il dira ceci à l’endroit du régime Bédié : « Je frapperai ce régime moribond et il tombera comme un fruit pourri. Et, le 31 décembre, je viendrai passer la fête de la St Sylvestre à Abidjan ».

Le 24 décembre 1999, le régime d’Henri Konan Bédié est frappé par un coup d’Etat. Alassane Ouattara rentre effectivement en Côte d’Ivoire avant la St Sylvestre, le 29 décembre, et, les poursuites judiciaires à son encontre seront levées. Ce coup d’Etat a été salué comme la « révolution des œillets ».

Le 21 mars 2001, Alassane Ouattara lance à l’endroit de Laurent Gbagbo au pouvoir : « Je rendrai ce pays ingouvernable si ma candidature est rejetée. On va tout ”gnagami” (c’est-à-dire « gâter », « mélanger », dans le langage de rue, Ndlr) dans ce pays ». Le 19 septembre 2002, une tentative de coup d’Etat échoue contre Laurent Gbagbo et se mue en rébellion armée, une rébellion qui ne prendra fin qu’à la satisfaction des revendications du RDR.

En mars 2001 toujours, alors qu’il était en campagne pour le compte du RDR lors des élections municipales à Korhogo, il lance cette phrase célèbre qui disait clairement à ses partisans qu’il ne laisserait pas le pouvoir de Laurent Gbagbo aller à son terme constitutionnel : « Je n’attendrai pas cinq (5) ans pour venir au pouvoir».

Ces propos séditieux tenus par Alassane Ouattara et notre histoire collective commune commandent au gouvernement d’Alassane Ouattara, certes, de condamner ce qu’il estime contraire à la loi mais de ne pas fermer la porte à des discussions constructives. Si l’on en est arrivé à cette radicalisation des positions, c’est parce que les discussions engagées n’étaient pas sincères et ne visaient pas à aboutir au consensus recherché par la classe politique.

La plupart du temps, elles avaient un but plus cosmétique que de résoudre les problèmes posés. Ce n’était que de la communication politique pour donner l’impression à la communauté internationale que le pouvoir fait des ouvertures. C’est pourquoi ces rencontres se tenaient souvent à la veille d’une mission internationale en Côte d’Ivoire. Tout ivoirien, témoin averti de la scène politique ivoirienne, sait très bien qu’il y avait, dans la forme discussion, mais dans le fond, le pouvoir était fermé à toute forme d’avancée qui ne lui donnait pas une avance confortable sur l’opposition.

Sinon, pourquoi a-t-il refusé d’appliquer, jusqu’à ce jour, les arrêts de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) ? Un processus électoral transparent avec des institutions crédibles et consensuelles ne nous auraient-ils pas aidés à éviter la situation actuelle et ses nombreux morts et les dégâts matériels induits ? On a fait compliquer là où il faut être simple.

C’est Alassane Ouattara qui a donné à l’opposition ivoirienne le bâton avec lequel elle est en train de le frapper actuellement. A son tour, il menace d’appliquer la rigueur de la loi aux personnes concernées. Même si son attitude peut paraître légitime pour le principe, des questions, cependant, taraudent l’esprit : « Lui a-t-on appliqué la rigueur de la loi face à ses propos séditieux et provocateurs ?

Pour répondre à ses revendications, n’a-t-on pas ouvert des discussions et pris des lois d’amnistie pour couvrir les faits de rébellion et autres posés par ceux qui ont pris des armes et commis des exactions pour lui ? » J’invite le Président Alassane Ouattara à ouvrir les bras au dialogue et à s’asseoir avec l’opposition à la table des négociations pour doter la Côte d’Ivoire d’un cadre institutionnel pouvant garantir des élections transparentes, crédibles, inclusives et apaisées.

La communauté internationale doit secours et assistance à la Côte d’Ivoire

La posture d’une institution comme l’Organisation des nations unies (ONU) et de certains pays comme la France et les Etats-Unis relativement au danger qui pointait à l’horizon en Côte d’Ivoire a surpris plus d’un. L’opinion nationale a eu l’impression que les principes universels qui motivent l’interventionnisme de ces états et organismes dépendaient de leurs affinités avec la partie en face.

En effet, en dépit de l’existence des principes de la souveraineté des peuples et du respect de l’ordre constitutionnel, ces trois entités ne se sont pas gênées pour tordre les bras à Laurent Gbagbo attaqué par une rébellion et à qui aucun répit n’a été donné jusqu’à sa chute. Humilié par le Président français Jacques Chirac à la réunion de Kléber alors qu’il était la victime et non le bourreau, l’on a entrepris d’en faire l’équivalent africain de la reine d’Angleterre, au mépris de la constitution.

Avec Alassane Ouattara, l’on a eu l’impression que la communauté internationale avait choisi l’attitude de l’autruche pour lui laisser toute la latitude pour conduire les choses à son goût. Même devant son reniement et sachant que cela pouvait conduire la Côte d’Ivoire sur la voie incertaine où elle est actuellement, la France officielle est restée muette tout comme les autres acteurs. On s’est réfugié derrière le respect de la souveraineté de la Côte d’Ivoire.

Fort du soutien international, le Président Alassane Ouattara s’est raidi dans sa gouvernance et, ce raidissement a été progressif, sans qu’on lui dise de faire attention. On a pensé que l’embellie économique suffisait pour cacher les contradictions politiques. Et pourtant, l’on a oublié qu’une crise politique peut tout remettre en cause. Les démissions de certaines personnalités comme celle de l’ancien président du Conseil constitutionnel Francis Wodié étaient des alertes. Mais cela n’a ému personne.

Nous sommes heureux du retour aux principes. Mais, le peuple ivoirien attend de la communauté internationale qu’elle serve à la facilitation du dialogue entre l’opposition et le pouvoir et garantisse la mise en place d’un cadre institutionnel pouvant garantir des élections transparentes, crédibles, inclusives et apaisées. Parce qu’en réalité, ce n’est pas tant arracher le pouvoir à Alassane Ouattara qui est la préoccupation majeure mais il s’agit de donner une égale chance à tous les adversaires de compétir dans un contexte de transparence et de crédibilité qui rend les résultats sortis des urnes fiables et incontestables.

Le RDR devenu RHDP a toujours cherché à se donner une avance confortable dans les différents processus électoraux depuis qu’il est au pouvoir. Je ne citerai, pour l’exemple, que le découpage électoral qui lui donne des sièges d’avance sur tous ses autres adversaires. L’habillage légal de cette forme de gouvernance ne la rend pas forcément démocratique ; ce qui a poussé l’ancien ministre Essy Amara à parler de “dictature douce” à l’encontre du pouvoir et à interpeller l’opinion publique sans succès.

Tout reste toujours possible en Côte d’Ivoire cependant. Il suffit que les différents acteurs y mettent de leur volonté. Ce pays a montré, dans son histoire, qu’il peut agréablement surprendre. Et, comme par le passé, la communauté internationale peut contribuer à la facilitation d’un dialogue que le raidissement des positions rend impossible en l’état actuel. Le personnel politique ivoirien est composé de dinosaures en conflit permanent qui font et défont les alliances en fonction de leurs intérêts électoraux et suivant une logique qui ne favorise pas forcément la paix et la stabilité.

Le régime politique adopté débouche, malheureusement et à chaque changement de pouvoir, sur un hyper-présidentialisme qui fait le lit de l’arbitraire et nuit à la démocratie. Cela nuit gravement à l’attractivité du pays. Le climat des affaires pour un développement harmonieux a besoin d’un environnement stable dans une démocratie maitrisée.

La crise actuelle dans laquelle la Côte d’Ivoire se trouve doit suffisamment interpeller les uns et les autres pour qu’ensemble ils créent non seulement un cadre institutionnel mais aussi un environnement politique pouvant garantir des élections transparentes, crédibles, inclusives et apaisées. Il faut en finir, une bonne fois pour toutes, avec le mythe de Sisyphe. Ce n’est pas une fatalité. Si ça devrait l’être, ce serait l’échec de toute la classe politique et la faillite des valeurs en Côte d’Ivoire.

                                                                                                                                   *Analyste politique

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