Tunisie-Covid19 /Les inégalités vont devenir structurelles

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la Tunisie a enregistré, plus d’un millier de cas confirmés, dont plus d’une cinquantaine de décès. Comment cette crise sanitaire a-t-elle été gérée ? Que révèle cette période de la société tunisienne et de ses fractures ? Professeur à l’université Lyon 2, Oissila Saaidia, qui dirige depuis 2017 à Tunis l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, jette un regard sur  l’arrivée de cette crise sanitaire dans un livre.

Vous parlez de « l’exception tunisienne », du « miracle tunisien ». Est-ce qu’il y a eu un « miracle tunisien » ?

Alors là, c’était effectivement sous forme de clin d’œil vu qu’on parle de l’exception tunisienne qui est complètement déconstruite par les sciences humaines et sociales. Tout ce que je veux simplement dire, c’est que force est de constater que les chiffres, tels que nous en disposons aujourd’hui, laissent paraître clairement que la pandémie n’a pas eu les conséquences qui auraient peut-être pu être les siennes en Tunisie.

Ce que vous expliquez aussi dans le livre, c’est que cette crise sanitaire est arrivée dans un contexte politique très particulier en Tunisie ?

Absolument. Le gouvernement Elyes Fakhfakh venait juste d’être voté par l’Assemblée des représentants du peuple, (ARP), dans la nuit du 26 au 27 février 2020. Nous avions un gouvernement qui arrivait après de très nombreuses tractations. Et il doit être opérationnel tout de suite, et il doit affronter d’emblée une crise sans précédent.

Comment se traduit les premières actions du gouvernement ? Comment fait un gouvernement qui vient d’arriver pour réagir à cette crise ?

Il a mis en place très rapidement une série de mesures de manière à ce que la Tunisie se transforme en île et, tout de suite, l’idée qu’il faut se replier et faire attention. C’est comme ça que je lis la mise en place des différentes mesures qui aboutissent le 22 mars au confinement généralisé.

“Nous connaissons depuis les années 80 un tournant néolibéral dont les grandes institutions publiques telles que l’école, mais aussi la santé ont subi cette évolution. “

Au niveau du système de la santé qui était au cœur de la réponse, qu’est-ce qu’a montré cette crise sur le système de santé tunisien ? Il y a déjà une fracture, je crois que vous en parlez dans un des textes, entre le public et le privé ?

Là aussi, c’est pareil. Je pense que ce qui apparait, c’est ce qui est apparu aussi dans bien d’autres pays du monde. Nous connaissons depuis les années 80 un tournant néolibéral dont les grandes institutions publiques telles que l’école, mais aussi la santé ont subi cette évolution. En Tunisie, il faut savoir que les années Habib Bourguiba de 1957 à1987 ont mis en place à la fois un système de santé très fort et un système éducatif très fort. Ils sont bien évidemment mis à mal par les grandes réformes néolibérales et le résultat est celui que l’on connait, c’est-à-dire aujourd’hui, un système public qui est beaucoup moins fort que ce qu’il a pu être. Mais en même temps, en parallèle, un système privé qui s’est développé et, du coup, un nombre de lits qui n’est pas au nombre escompté, la question des masques, la question des respirateurs… Les mêmes problématiques que celles que nous avons pu rencontrer.

Et malgré tout, ce secteur de santé a fait face…

Absolument, il a fait face, d’autant plus que le nombre de malades n’était pas en nombre important. Et du coup, il n’a à aucun moment été débordé. Et je crois que c’est aussi lié en grande partie à la fermeture, à la gestion qui a pu être mise en place.

Cette crise a révélé beaucoup de fractures ou les a mises en lumière en tout cas dans la société tunisienne. Lesquelles sont les plus frappantes ?

Finalement, ce qui m’est apparue, c’est que tous les secteurs ont été touchés. Ce n’est pas le propre de la Tunisie. En Tunisie, je pense qu’il y a plusieurs fractures. On a des fractures régionales, on a des fractures entre l’urbain et le rural, on a des fractures sur la question du genre. Mais je ne sais pas si ce sont vraiment des caractéristiques exclusivement tunisiennes.

Sur les fractures régionales, qu’est-ce qu’on a remarqué avec cette crise ?

On a remarqué ce qui existe depuis très longtemps, c’est-à-dire que nous avons une Tunisie de l’intérieur et puis, une Tunisie du littoral, une Tunisie des villes et une Tunisie des campagnes, une Tunisie du centre et une Tunisie des périphéries. Avec une nouveauté, la Tunisie a connu ses premières élections municipales en 2018. Donc, la naissance maintenant d’une gouvernance qui va être locale. Cela s’est manifesté par la prise en charge par des associations et par la société civile d’un certain nombre de prérogatives qui reviendraient plutôt sur le temps long de l’histoire de la Tunisie au pouvoir central.

Il y a après cette crise des difficultés socioéconomiques assez fortes. A quoi peut s’attendre la Tunisie ? A quoi peuvent s’attendre les Tunisiens maintenant ?

C’est très difficile de vous répondre sur l’évolution. Tout ce que je peux vous dire, c’est que la situation économique et la situation sociale est particulièrement tendue, particulièrement délicate. Il est très difficile de savoir précisément quelles vont être les orientations de l’automne. Je pense que l’automne va être décisif en Tunisie, mais il sera décisif je pense dans bien des pays. Je sais simplement par contre que les inégalités structurelles vont s’aggraver et que certaines inégalités, qui jusqu’alors étaient conjoncturelles –les inégalités de genre, les inégalités de classe qui sont aussi sociales, qui sont aussi culturelles, qui sont aussi économiques-, vont devenir structurelles.

Source : rfi.fr

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