La Chronique de Kobenan Tah Thomas/ Industrialiser nos Etats ? Soit ! Mais avec quelle ingénierie ?

La Chronique ‘’Les Actualités Politiques Ivoiriennes’’, numéro 29 du mercredi 20 Avril 2022 du vice-président du PDCI-RDA Kobenan Tah Thomas.

Industrialiser nos Etats ? Soit ! Mais avec quelle ingénierie ?

Bonjour chères concitoyennes et chers concitoyens.

Il y a quelques jours, Son Excellence Mamadou Doumbouya, l’homme fort du Palais Sékhoutouréya de Conakry déclarait ceci : « En dépit du boom minier du secteur bauxitique, force est de constater que les revenus escomptés sont en-deçà des attentes ; vous et nous ne pouvons plus continuer à ce jeu de dupes qui perpétue une grande inégalité dans nos relations ».

Bien sûr, je ne voue aucune admiration en termes de parcours politique à notre personnage du jour. Mais, il est bon de reconnaitre le courage dont il a fait preuve à travers cette déclaration. Le président de la transition guinéenne a donné un ultimatum à la dizaine d’exploitants de la bauxite de son pays pour mettre en place des raffineries pour transformer le minerai en Guinée.

C’est un rappel à l’ordre qui pourrait choquer plus d’un si l’on ne précise pas qu’en Guinée, la mise en place d’usines de raffinerie d’alumine est une politique concertée avec les acteurs du secteur ; et que, même pour certains d’entre eux, les engagements datent de 1983 ! Le président Doumbouya estime que dorénavant, le non-respect des conventions sera une « cause de nullité » des permis d’exploitation. Transformer la bauxite sur place « devient incontournable, c’est un impératif et sans délai ». L’ultimatum est fixé pour fin mai 2022 pour soumettre à l’Etat guinéen les propositions, projets, et calendrier d’installation des usines.

Il ne faut donc pas croire que le militaire est survenu et que dans un accès de colère, il veut obliger les partenaires économiques de son pays à des engagements que lui seul a décidés sur une prise de tête. Je ne loue son courage que sur ce fait du rappel à l’ordre de ces grosses entreprises multinationales.

La Guinée concentre 7,4 milliards de tonnes de bauxite, soit la plus importante réserve mondiale. C’est une ressource naturelle, juste une matière première pour ce pays puisqu’en définitive, la Guinée n’a développé aucun savoir-faire en matière de transformation de minerai. La bauxite constitue un enjeu mondial mais elle n’est en rien une ressource stratégique pour la Guinée.

Toutefois, obliger ces multinationales à soumettre leur plan d’installation de raffinerie, c’est vouloir réaliser l’industrialisation par les mains externes qui n’ont rien à gagner dans le changement de rôle pour l’Etat guinéen. Ce changement-là est passif ! Celui qu’il faut espérer et appeler de toutes ses forces est un projet qui donne une implication des citoyens guinéens dans l’initiative  industrielle. Ainsi, ce que produit la Guinée deviendra une production stratégique pour la Guinée. Pour l’heure, la Guinée n’est que fournisseuse de matière première brute, sans plus !  et quand même ces sociétés soumettraient leurs projets, la Guinée a-t-elle une idée du modèle d’industrialisation qu’elle vise ?

C’est une approche courageuse de la part du colonel Doumbouya que de poser ce problème car en réalité, c’est une problématique pour beaucoup d’autres Etats africains. Certains pays du golf arabique ont réussi à faire du pétrole et du gaz qui sont aussi des matières premières, des produits d’enjeux stratégiques de leur développement. Ce n’est pas en soi une fatalité que d’être producteur de matières premières ! Ce qui est fatal en revanche, c’est de vouloir sous-traiter son développement à des acteurs privés non nationaux qui n’ont de visée que l’accès et l’exploitation des ressources de nos Etats aux coûts les plus avantageux pour eux.

Je note que le prochain gouvernement Achi Patrick va accélérer l’industrialisation de notre économie. Toute comme celle de la Guinée de monsieur Doumbouya, elle est tributaire de ses matières premières. Espérons donc que l’accélération de notre industrialisation soit plus ingénieuse que celle de la Guinée.

Merci et à mercredi prochain.