Sénégal/L’espace politico-civique-se rétrécit comme peau de chagrin

Des heurts ont opposé les forces de l’ordre sénégalaises à des partisans d’Ousmane Sonko hier lundi 15 mai à Ziguinchor dans le sud du pays. Ces démêlés interviennent à la veille de la comparution de l’opposant devant un tribunal pour répondre d’accusation de viols répétés, procès qui, d’ailleurs a été renvoyé le mardi 23 mai prochain. L’opposant dénonce un complot destiné à empêcher sa candidature à l’élection présidentielle. Dans un rapport, le directeur du think tank Afrikajom Center, Alioune Tine porte ses critiques sur la gouvernance actuelle de la politique du Sénégal dont le modèle démocratique africain est en déclin.

Vous disiez que le Sénégal est un modèle démocratique africain en déclin. Pouvez-vous décrire quelques signes ?

Aujourd’hui, les institutions publiques comme la justice, le Parlement, l’exécutif de façon globale, font l’objet de défiance de la part des Sénégalais. On n’a jamais eu autant de prisonniers politiques au Sénégal, et on en dénombre plus de 360. C’est du jamais vu, même la presse, elle n’a pas été épargnée. On n’a jamais arrêté autant de journalistes dans ce pays pour leur opinion et on n’a jamais autant arrêté les signaux de télévision au Sénégal. Tout cela fait que l’espace civique – se rétrécit comme peau de chagrin, les activistes, les blogueurs, les opposants politiques, tout discours dissident peut être suspect et, le lendemain, on peut se retrouver en prison.

« Le président de la République était à nos côtés en 2011-2012 pour combattre le troisième mandat d’Abdoulaye Wade. Le 23 juin, il était avec nous, on n’a jamais vu autant de personnes sortir pour contester une loi. Voilà quelqu’un qui a été élu après un combat contre le troisième mandat que voulait Abdoulaye Wade. Il arrive, il réforme, il verrouille… »

Comment analysez-vous les procédures judiciaires qui visent l’opposant Ousmane Sonko créant – de très fortes tensions dans le pays ?

La succession de ces affaires portant sur la même personne, qui est quand même une personne qui est un compétiteur extrêmement sérieux pour la présidence de la République. Tout cela donne l’impression auprès de ses partisans que c’est parce qu’il est crédible, parce qu’il peut être président qu’on veut tout simplement l’éliminer. C’est ce soupçon-là qui crée la tension que l’on sait. Il y a déjà un passé où des leaders politiques comme Karim Wade, Khalifa Sall n’ont pas pu compétir en 2019 parce qu’ils ont été condamnés par la justice… Aujourd’hui, leur cas n’est pas encore entièrement réglé.

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Dans votre rapport vous écriviez que la question du troisième mandat a contribué à créer un climat de tensions, de violences et de malaise jamais connus depuis 1990. Qu’en est-il exactement autour de cette question du troisième mandat ?

Le président de la République était à nos côtés en 2011-2012 pour combattre le troisième mandat d’Abdoulaye Wade. Le 23 juin, il était avec nous, on n’a jamais vu autant de personnes sortir pour contester une loi. Voilà quelqu’un qui a été élu après un combat contre le troisième mandat que voulait Abdoulaye Wade. Il arrive, il réforme, il verrouille le nombre de mandats et quatre (4) ans après, il dit « je ne dis ni oui ni non, laissez le Conseil constitutionnel régler le problème ».

Quand il se met à hésiter, les gens se disent, « tiens, qu’est-ce qu’il y a ? ». Après avoir dit « Wade dégage », on est en train de refaire avec-la même chose que ce qu’on avait mis en place avec les partis politiques, avec la société civile pour dire cette fois-ci « Macky dégage ». On n’avance pas ! Et il faut le dire, la lutte contre le troisième mandat au Sénégal, ce n’est pas une mince affaire. C’est maintenant dans l’ADN des Sénégalais de dire, « si vous avez terminé votre mandat, partez ! Plus vite, le président va dire « Je ne suis pas candidat », plus vite il va aussi apaiser les tensions politiques qu’il y a et rassurer les Sénégalais de façon globale.

Vous estimez dans votre rapport que la découverte du pétrole et du gaz devient de plus en plus une malédiction pour le Sénégal parce qu’« elle semble constituer la principale cause des régressions politiques et démocratiques de ces dix dernières années ». De quelle manière, -ces perspectives pèsent-elles sur le jeu politique ?

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Quand Abdoulaye Wade a voulu faire un troisième mandat, c’est parce qu’il y avait la découverte du gaz et du pétrole. C’est-à-dire que cette espèce de fantasme « Nous allons gérer le gaz et le pétrole », c’est un fantasme de certains dirigeants politiques. À l’heure actuelle aussi, le fait d’exploiter le gaz et le pétrole en 2024, ça a aussi exacerbé les choses : on ne va pas laisser aux autres le soin de gérer le gaz et le pétrole. Ça, on l’entend, ce n’est pas explicite. Mais il est évident que ça fait partie des sources de tension pour la conquête ou la conservation du pouvoir au Sénégal.

L’impunité des crimes économiques reste un véritable défi au Sénégal. N’existe-t-il pas des dispositifs de lutte contre ce fléau ?

Mais justement, ces dispositifs sont faibles. Tant que vous êtes proches du pouvoir, vous n’êtes jamais ciblés.

 La faiblesse institutionnelle du pays, la persistance de ces crimes économiques, l’instrumentalisation parfois du droit, qui sont des critiques que vous formulez au pouvoir actuel ne sont-elles pas des problèmes anciens du pays qui ont démarré bien avant que l’équipe actuelle n’arrive en fonction ?

Absolument. Ce sont des questions structurelles. C’est pour cela qu’on avait fait les assises nationales. Des promesses politiques avaient été faites… le régime actuel avait fait la promesse de lutter également contre les crimes économiques. Mais quand on essaie de regarder les résultats, c’est mince. C’est ça aussi qui fait partie de la déception des gens de façon globale.

Source : rfi.fr

N.B: Le titre est de la rédaction de afriquematin.net