Législatives 2025/Que retenir de ce scrutin et quelle leçon faut-il en tirer ?
Par Prof. Séraphin Prao*
Le samedi 27 décembre 2025, ont eu lieu les élections législatives. De ces élections, différents constats s’imposent que le mouvement « Les Démocrates de Côte d’Ivoire » voudrait partager avec l’opinion publique nationale et internationale.
Comme ci-dessus indiqué, ce scrutin a révélé un déficit de démocratie en Côte d’Ivoire et un manque de culture politique chez certains acteurs. En effet, certains parmi eux se sont illustrés par des attitudes totalement inappropriées en emportant ou confisquant des documents électoraux ou en envoyant leurs partisans exercer de la violence contre les perdants.
Il a été aussi constaté une prolifération des jeunes candidats et des candidats du troisième âge, le plus souvent retraités, pour qui la politique offre un second souffle. Le troisième constat qui s’impose se rapporte au niveau intellectuel de certains candidats qui laisse à désirer. Leur manque d’éducation et leur inculture ne les rendent pas dignes de participer à la compétition pour la représentation nationale.
Avec ces élections législatives, la carte politique de la Côte d’Ivoire a été totalement peinte en orange, les couleurs du RHDP qui a remporté 197 des 255 sièges de l’Assemblée nationale ; ce qui constitue une véritable razzia politique.
Notre analyse
Encore une fois, la Commission électorale indépendante (CEI) s’est retrouvée au centre des polémiques. Certains candidats l’accusent d’avoir inversé les résultats dans le but de leur priver leur victoire. Des vidéos ont circulé sur la toile qui mettent gravement en cause certains agents électoraux et des commissaires locaux de l’institution. Ces attitudes des agents de la CEI, ajoutées au comportement de certains acteurs politiques, montrent que, depuis Félix Houphouët-Boigny, la démocratie a du mal à s’ancrer dans les habitudes politiques en Côte d’Ivoire. Le pluralisme politique existe, a été adopté mais la démocratie, elle, attend toujours son heure. Malheureusement, en Afrique, on confond toujours démocratie et multipartisme.

Bien qu’il y ait pluralité politique, les différents tours de vis opérés par le parti au pouvoir pour contrôler l’expression démocratique ne se comptent plus ; ce qui rend toujours suspicieux les résultats proclamés. Ces tours de vis s’accompagnent aussi d’un musèlement de l’expression populaire. Et l’appareil judiciaire donne l’impression de protéger le pouvoir contre les citoyens dont la parole est ainsi bâillonnée.
Et pourtant, les piliers de la démocratie, ce sont l’état de droit et la liberté d’expression. L’un protège le citoyen contre l’arbitraire et l’autre garantit le croit de critiquer. Malheureusement, la parole libre est devenue dangereuse en Côte d’Ivoire : elle semble même bannie de fait.
L’accès aux postes politiques
L’on a l’impression que les partisans du pouvoir peuvent tout se permettre sans aucune crainte et même faire des parades dans les rues sans autorisation préalable. Sur la tête des autres, en revanche, pèse une redoutable épée de Damoclès : les marches sont interdites et la parole publique est réprimée. Ce que le Rdr a fait, ce que le Rdr a dit du temps du Pdci-Rda, de Guéï Robert et du Fpi, le Rhdp le refuse désormais aux ivoiriens.
La prolifération des jeunes candidats et des retraités semble motivée et obéir au seul appât du gain. Les uns et les autres voient la politique comme un lieu où l’on peut s’enrichir. Accéder aux postes politiques, c’est accéder à la richesse, pensent-ils. Dans l’imaginaire collectif, en effet, les gens du pouvoir, depuis Houphouët-Boigny, sont vus comme des nantis, des gens favorisés par le système et les postes politiques.
Ces derniers eux-mêmes n’ont jamais caché leur enrichissement par le biais de la politique, affichant une libéralité qui les transforme en ONG dans leur localité. Tout cela a contribué à nourrir et à entretenir l’idée que la politique rime avec l’aisance ; la politique rend riche. Les jeunes sans emploi et les retraités ont ainsi compris qu’ils ont la possibilité de se réaliser grâce aux postes politiques. Justement, le traitement du député (émoluments et primes) fait rêver dans un pays où le taux de pauvreté reste toujours élevé.
Avec les résultats des législatives du 27 décembre 2025, on constate qu’un seul homme politique s’est installé à bord du navire Ivoire et règne en maître incontesté et incontestable de la politique ivoirienne. Et un seul parti politique domine le paysage politique, renforçant, avec ces dernières élections, son cadenas stratégique autour de la Côte d’Ivoire. Nous nous sommes, de fait, installés en régime de parti unique, surtout avec le boycott des élections par certains partis politiques significatifs.
Mettre l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers
Si l’on en est là, aujourd’hui, avec le Rhdp comme seul maître du terrain politique ivoirien, la responsabilité incombe à tout le peuple ivoirien et aux partis politiques de l’opposition, des plus significatifs aux moins en vue. L’on a attendu l’année électorale et, surtout, au moment où il est connu, dans le contexte africain, qu’aucun parti ne recule, pour engager une lutte qui aurait dû être engagée longtemps à l’avance.
L’on n’a pas non plus su mettre l’intérêt national au-dessus des intérêts particuliers des machines politiques. La classe politique dans son ensemble a manqué de vision à long terme. Les luttes pour l’accession au pouvoir ont pris le dessus sur la préservation des acquis démocratiques obtenus de haute lutte sous Félix Houphouët-Boigny et avec Robert Guéï et Laurent Gbagbo.
Aujourd’hui, l’opposition est plus affaiblie et plus vulnérable que jamais en Côte d’Ivoire. Et l’on a l’impression d’une reprise en main d’un processus démocratique que l’esprit de parti unique n’avait accepté que du bout des lèvres. Acculée juridiquement par des arrestations dans ses rangs et dans l’inaction collective, l’opposition est aujourd’hui face à une nouvelle donne politique : le RHDP lui impose de se réinventer un nouveau modèle de résilience face au verrouillage du jeu politique.
Ironie du sort, la clé de déverrouillage du système RHDP se trouve dans les rangs mêmes de ce parti, à condition que l’un de ses cadres ou certains de ses cadres aient le courage de s’affranchir du carcan ethnocentrique et des symboles pour s’ouvrir vraiment aux autres et les attirer vers eux. Malheureusement, ce parti dont l’implantation nationale repose, en majeure partie, sur l’itinérance d’une communauté ethno-sociale répartie dans toute la Côte d’Ivoire porte en lui la tare congénitale de l’ethnocentrisme communautaire. Cet ethnocentrisme qui a pris en otage le pouvoir d’Etat pour servir les intérêts de la communauté avec l’habillage institutionnel de l’intérêt national et en oubliant que la République est ethnocide risque de conduire le pays tout entier sur les sentiers du Rwanda de l’année 1994.
La répartition nationale du Rhdp, prise dans l’absolu, est trompeuse. Ses militants et cadres, les nominations dans l’administration publique en font foi, sont hyper-majoritairement issus d’une seule ethnie qu’on assimile, par abus de langage, à l’ethnie malinké du nord de la Côte d’Ivoire. En réalité, il s’agit de ceux qu’on appelle communément les dioulas, répartis dans toute la Côte d’Ivoire, et qu’il faut considérer à bon droit comme l’une des ethnies de Côte d’Ivoire, même s’il s’agit d’une ethnie itinérante, d’autant plus qu’une langue reconnue fédère le groupe.
Quelles solutions envisagées face à ces différentes situations ?
Au niveau de nombre d’appareils politiques, il n’y a pas d’école pour enseigner les vertus de la politique. En Allemagne et en France, de telles écoles existent. En Côte d’ivoire, il faut saluer la création de l’Institut de formation politique Amadou Gon Coulibaly qui forme les jeunes qui veulent faire de la politique. Il faut aussi saluer la Fondation Félix Houphouët-Boigny de la recherche de la paix, sans oublier l’école du parti du PPA-CI. Mais cela reste insuffisant pour qu’on ait un personnel politique bien formé. Il devrait être institué un certificat d’aptitude politique au sein des instituts et écoles de formation politique, et l’inscrire dans le code électoral devrait être un impératif. Cela va nous prémunir contre les députés qui ne font pas honneur à la fonction.
Les inactifs qui veulent accéder à la richesse politique doivent savoir que la politique n’est pas l’endroit où l’on vient pour s’enrichir. La politique est, en réalité, un sacerdoce, un service public, au profit de la communauté. Ce que l’on en tire va au-delà du numéraire. Mais tout le monde veut devenir député à cause des émoluments de député. Malheureusement, on ne constate pas le même engouement au niveau des candidatures à la mairie.
Le mouvement « Les Démocrates de Côte d’Ivoire » propose que le salaire du député soit ramené à 1 million 5 par mois et que la prime trimestrielle de 2.225.000 F CFA soit reversée aux mairies et aux conseils régionaux pour le développement local. Les personnes qui n’ont pas de profession et qui veulent devenir députés pour améliorer leurs conditions de vie parce que le poste de député est juteux, la loi doit les en dissuader désormais.
Le système présidentialiste en Côte d’Ivoire transforme l’Assemblée nationale …
Une personne qui n’a pas d’éducation et le niveau intellectuel requis, comment peut-elle examiner les dossiers, surtout que le rôle du député est de légiférer, de lire les lois et les comprendre avant de les voter ? Pour être député, il serait indiqué d’avoir un niveau Bac+2 au minimum, et cela devra faire partie des conditions pour être député. Nombre de députés votent les lois de façon mécanique sans trop en interroger le contenu et les implications pour le peuple, même si les commissions parlementaires existent pour étudier les lois avant leur passage en plénière.
Parce que le système présidentialiste en Côte d’Ivoire transforme l’Assemblée nationale en caisse de résonnance du gouvernement, le peuple a besoin de députés qui savent lire les lois au-delà des simples mots. Pour comprendre l’esprit et la lettre des lois et leurs différentes implications et interprétation, il faut avoir un certain bagage intellectuel. En France qui est la référence de nombreux états francophones, ces exigences font partie des règles établies.
Les dernières élections législatives sont une mine de leçons pour la classe politique dans son ensemble. Le mouvement « Les Démocrates de Côte d’Ivoire » n’en a indiqué que quelques-unes pour nourrir la réflexion. Avec les indépendants qui vont rejoindre ses rangs, le RHDP sera encore plus fort. Si l’opposition ne se réinvente pas un nouveau modèle de résilience et de combat politique, rien ne pourra empêcher le RHDP d’instaurer une monarchie ethno-communautaire et de régner pendant plus de cinquante ans comme le clament avec force conviction certains de ses cadres et non des moindres.
*Président du Mouvement « Les Démocrates de Côte d’Ivoire ».
