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Francophonie/L’écrivaine Véronique Tadjo défend l’entité

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Dans une tribune -du 26 janvier dernier, l’écrivaine ivoirienne Véronique Tadjo, auteure de « Reine Pokou », primé du Grand Prix d’Afrique Noire en 2005, a apporté sa contribution au débat déclenché par les propositions d’Emmanuel Macron sur le renouveau de la francophonie. Elle répond notamment au texte du Franco-Congolais Alain Mabanckou, , qui a refusé, ainsi que l’y invitait Macron, de contribuer à cette démarche, jugeant hypocrite la « francophonie institutionelle », qui n’a selon lui jamais condamné en Afrique les régimes autocratiques.

 Dans votre tribune, vous avez pris la plume pour vous opposer à ce qu’a écrit Alain Mabanckou dans sa lettre au président, publiée par l’Obs. Comprenez-vous malgré tout son refus de travailler avec Emmanuel Macron ou auriez-vous fait un choix différent si vous aviez été concernée ?

J’aurais fait un choix différent, j’aurais travaillé, pas forcément avec Macron mais avec quelqu’un désireux d’insuffler un dynamisme à la francophonie, car j’estime qu’elle n’est pas morte. On peut encore en faire un espace de solidarité. À mon avis, il nous revient d’en faire une francophonie agissante, de lui redonner un élan. On en a énormément besoin. Ce serait terrible de voir cette idée de la francophonie disparaitre. Je serais prête à tout faire pour que cette entité survive et nous apporte vraiment quelque chose, en termes d’outil de travail, en tant qu’espace linguistique. La langue française n’est pas simplement la langue parlée, c’est la langue de l’enseignement dans une majorité de pays francophones. C’est un outil de travail et une porte ouverte sur le monde extérieur. C’est aussi une langue entre nous – je parle ici en tant qu’Africaine –, nous nous parlons en français, donc cette langue joue aussi un rôle de cohésion en Afrique.

 Alain Mabanckou reproche à Emmanuel Macron de ne pas avoir cité d’auteurs francophones non-français dans son discours d’ouverture à la Foire du livre de Francfort. Pensez-vous que l’action de Macron soit portée par un intérêt sincère ?

C’est un oubli malheureux de la part de Macron. Mais il faut être plus clair quant au fait qu’on parle de littérature « française » ou « francophone ». Je ne suis pas sûre que ce soit tout à fait clair. Parce qu’autant je veux bien faire partie de la littérature francophone, autant je ne veux pas être classée dans la catégorie littérature française. La littérature africaine a ses particularités, son histoire, ses canons aussi. Bien sûr, puisqu’on utilise la même langue, j’aimerais que la littérature africaine soit plus connue en France. Mais pas qu’elle soit absorbée par la littérature française. On dit des choses différentes car on fonctionne dans des aires différentes. Même si j’ai été nourrie par la littérature française, qu’elle a été une grande source d’inspiration.

« La Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies », écrit Mabanckou. Cette volonté de Macron de raviver la francophonie, d’en faire un vecteur de sa politique étrangère en Afrique, ne lui donne-t-il pas un peu raison ?

C’est sûr qu’un lourd doute pèse sur la francophonie, et on aimerait se débarrasser de ce doute. Mais imaginons qu’on la mette dans un tiroir, qu’on la mette à la poubelle, la Françafrique pourra tout à fait continuer à fonctionner.

Dans quelle direction voudriez-vous faire aller la francophonie ?

Je sais qu’Emmanuel Macron va se rendre à Dakar (Sénégal) pour un sommet sur l’éducation (la France co-préside, avec le Sénégal, la Troisième conférence internationale de reconstitution des fonds du Partenariat mondial pour l’éducation, le 2 février 2018). J’aimerais savoir ce qui va en ressortir car l’éducation est une question centrale en l’Afrique. Si je devais améliorer quelque chose, ce serait la formation des enseignants. Ils sont très mal formés aujourd’hui, et les élèves en souffrent énormément. Les pays sont confrontés à de nombreuses crises, économiques, politiques, militaires. Tout cela perturbe le système éducatif. On parle aussi souvent du danger que représente la langue anglaise mais il y a bien d’autres langues qui menacent de s’imposer, car le français a perdu son statut de langue internationale. Le chinois, l’arabe, commencent à être vraiment présents sur le terrain. Les Chinois multiplient les bourses (à destination des étudiants africains), les possibilités de voyages et les implantations d’école. Ils sont beaucoup plus agressifs en Afrique. L’arabe aussi s’impose de plus en plus.

Les défenseurs de la francophonie s’étaient étonnés, lors de l’annonce de la composition du premier gouvernement Macron, de l’absence de ministère ou de secrétariat d’État consacré à ce sujet. Pensez-vous que l’hyperactivité apparente de Macron dans ce domaine tente de compenser cette erreur inaugurale ?

Mieux vaut tard que jamais. Peut-être qu’il a fini par comprendre que c’était vraiment quelque chose de très important, qui avait échappé à sa vigilance et qu’il fallait que la France soit moteur dans ce domaine.

Les gouvernements africains ne pourraient-ils pas être moteurs, eux aussi ?

C’est une très bonne question. Il ne faut pas se contenter de suivre l’exemple de la France. Il faudrait qu’on sente une impulsion beaucoup plus grande de la part des pays africains. Il y a encore cette idée qu’on n’est pas encore tout à fait indépendants. On ne pense pas à ce qu’on pourrait faire nous-même. Tout miser sur l’économie comme le font les chefs d’État africains, ce n’est pas suffisant. C’est même une erreur fondamentale. On ne peut pas tout juger par l’économie, les chiffres sont souvent faux, ne reflètent pas ce qu’il se passe concrètement dans les pays, ni ne mesurent l’état de bien-être du peuple.

La culture mesure mieux ce bien-être ?

En tout cas, elle a un rôle très important à jouer, vis-à-vis de ce besoin de se prendre en main, d’être beaucoup plus à l’initiative, de redonner confiance dans les capacités de nos peuples, dans ce que nous sommes. La littérature, l’art en général, pourraient avoir ce rôle-là. On en revient à ce moment à l’importance du niveau de langue, de la maîtrise de la langue : si les jeunes ont peine à lire, on va se demander pour qui on écrit. Je dirais que le fait que la langue se dégrade sur le continent a des conséquences politiques.

Source : france24.com avec afriquematin.net

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