Elections présidentielles en Guinée et en Côte d’Ivoire/ La ruse, le cynisme et la force ont payé !

Même si beaucoup de citoyens ivoiriens aspirent surtout à un retour à la normale et se disent fatigués des batailles de pouvoir entre les leaders politiques, les ressentiments créés par cette élection vidée de son sens éloigneront pendant peut-être des années encore la perspective d’une vraie réconciliation et d’une consolidation des institutions. Pour l’Analyste politique et économiste -, consultant indépendant dans les domaines de l’analyse des conflits, de la sécurité et de la gouvernance politique en Afrique de l’Ouest, Gilles Yabie, “ce qui se joue en Côte d’Ivoire et en Guinée, ce n’est pas l’avenir personnel de leaders politiques au soir de leur carrière, mais   ce qui est en jeu, c’est plutôt la capacité de tous les leaders d’opinion dans ces deux pays à arrêter d’alimenter les divisions, les fractures, les rancœurs, les envies de revanche, voire de vengeance”.  Il passe aux peignes fins la politique démesurée de ces deux pays.

Vous soulignez la dimension ethnique dans ces batailles politiques, estimez-vous  qu’il faut en parler ?     

Oui. Je pense en particulier à la Guinée. L’attention se détourne déjà de la crise électorale dans ce pays, où Alpha Condé a déroulé jusqu’au bout son agenda de troisième mandat. On banalise les violences et la peur qui se sont installées dans différentes localités du pays.

Selon Gille Yabi “La faillite morale d’une partie trop importante des leaders d’opinion nourrit sur tous les continents la violence, la peur de l’avenir et la désillusion”.

Le drame postélectoral guinéen, c’est le délitement de la cohésion nationale déjà fragile dans ce pays. Ce qui se joue, c’est l’approfondissement du sentiment de méfiance entre « les Peuls » et les « non Peuls », qu’ils soient Malinkés, Soussous, Guerzés ou Kissis. Il est absurde, compte tenu des métissages culturels multiples, de vouloir classer chaque Guinéen dans un groupe ethnique spécifique et unique et d’en déduire son affiliation politique.

 Mais la superposition des préférences politiques supposées et de l’appartenance ethnique présumée est une donnée incontestable de la crise politique actuelle. Les ambitions de Cellou Dalein Diallo sont interprétées par beaucoup comme représentatives d’une volonté des Peuls de voir un président issu de cette communauté exercer le pouvoir présidentiel pour la première fois.

Le régime d’Alpha Condé sait parfaitement en jouer et enferme Cellou Diallo dans un piège dont il n’arrive pas à s’extirper. Ce n’est pas en niant ces réalités qu’on trouvera les réponses politiques, institutionnelles et éducatives les plus appropriées pour faire de la diversité ethnoculturelle de nos sociétés un facteur de prospérité collective et non un facteur de délitement du tissu social.

Vous faites aussi un parallèle avec les États-Unis, où les pratiques politiques – dès lors qu’elles s’affranchissent de tout cadre éthique – produisent aussi des fractures au sein de la société

Oui, aux États-Unis, la campagne électorale a été d’un niveau affligeant, marquée essentiellement par des invectives, des contre-vérités dont est coutumier le président sortant. Ses déclarations et celles de son fils, oui son fils Eric Trump, dénonçant devant les caméras des fraudes en plein décompte des voix, n’ont évidemment surpris personne.

Partout, des États-Unis à l’Inde en passant par le Brésil, il n’y a d’acquis qui ne puisse être remis en cause par des acteurs politiques sans scrupules. Ceux qui pensent que l’éthique n’a aucune place en politique, que toutes les pratiques sont donc acceptables, ne perçoivent pas la gravité de la menace que constitue la banalisation de l’ascension de leaders politiques racistes, sexistes, sectaires et/ou cupides.

La faillite morale d’une partie trop importante des leaders d’opinion nourrit sur tous les continents la violence, la peur de l’avenir et la désillusion. C’est pour cela que le reniement par des chefs d’État de leurs engagements les plus solennels, la culture de la ruse, de la manipulation des règles et de l’affaiblissement délibéré des institutions est un signal dévastateur donné aux jeunes et aux enfants.

La leçon des deux premières élections ouest-africaines de cette saison est que la ruse, le cynisme et la force paient.

Source : rfi.fr

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