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Vague de coups d’État en Afrique/Les stratégies de conservation du pouvoir par les putschistes

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Par la rédaction

Guinée, Mali, Burkina Faso : la région est déstabilisée par des putschs qui renouent avec un passé marqué par l’instabilité et les violences. En Guinée, l’opposition, emmenée par Cellou Dalein Diallo, lui-même l’objet d’un acharnement judiciaire, doute de plus en plus que les militaires tiendront leurs promesses et rendront le pouvoir au peuple, via des élections libres et transparentes.

« Trop de coups d’État en Afrique, ça suffit comme ça » : la chanson d’Alpha Blondy n’a, malheureusement, pas pris une ride depuis sa sortie dans les années 1990. Depuis plusieurs mois, le continent (et, singulièrement, l’Afrique de l’Ouest), semble à nouveau en proie à ses vieux démons. Surfant sur le sentiment, largement partagé dans la sous-région, d’une déconnexion des élites elle-même alimentée par une corruption et un népotisme endémique, les militaires de plusieurs pays ont récemment renversé, avec le soutien de la rue, les régimes plus ou moins autoritaires qui s’y maintenaient. Sans que cette prise de pouvoir ne résolve les maux qu’elle se proposait de combattre ni qu’elle permette de dégager des horizons moins incertains.

L’armée, ultime rempart face aux dérives autoritaires

Au Mali, la situation est explosive : le pays a été le théâtre de deux coups d’État en moins d’un an (août 2020 et mai 2021). Mettant en avant la déliquescence du régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, le colonel Assimi Goïta a renversé, l’année dernière, le nouveau président du pays, Bah N’Daw, enfonçant encore un peu plus ce pays stratégique dans la lutte contre le djihadisme, dans l’inconnu et l’instabilité. Le 24 janvier 2022, c’est le Burkina Faso qui est passé en quelques heures dans les mains du lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba, qui a, pour s’emparer des rênes du pays, justifié le putsch par « l’incapacité manifeste du pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré », le président déchu, à lutter contre les groupes djihadistes.

Pourquoi une telle flambée de coups d’État ? « Dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest, les citoyens sont frustrés des retombées et du fonctionnement de la démocratie », analyse dans les pages du Monde un observateur de la vie politique ouest-africaine : « le seul groupe organisé, structuré et capable d’imposer l’ordre lorsque les problèmes de gouvernance sont trop importants, c’est l’armée ». Des militaires qui sont perçus par les populations locales comme le dernier rempart à l’autoritarisme des régimes en place, non sans se laisser aller, eux aussi, à des dérives autoritaires une fois au pouvoir. Sans céder à la panique, les dirigeants des pays d’Afrique de l’Ouest où règne encore un semblant d’ordre institutionnel suivent donc, avec inquiétude, l’évolution de leurs proches voisins.

En Guinée, les putschistes tentés de s’accrocher au pouvoir

A l’image de la Guinée Conakry, dont l’ancien chef d’État, Alpha Condé, a été chassé du pouvoir en septembre 2021 par les forces du lieutenant-colonel Mamady Doumbouya. Conscientes de la volatilité de la situation politique dominée par la junte militaire (le Comité national du rassemblement pour le développement, CNRD), les autorités de l’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG) se contentent, pour l’heure, de demander « le retour à l’ordre constitutionnel dans un délai raisonnable de quinze mois après le coup d’État ». Une manière diplomatique de mettre la pression à des militaires dont tous les observateurs sentent la tentation de s’accrocher au pouvoir fraichement conquis.

De son côté, si Cellou Dalein Diallo ne cache pas sa « grande satisfaction » vis-à-vis de la chute d’Alpha Condé, le président de l’UFDG rappelle, dans Jeune Afrique, les militaires à leurs engagements : « la junte a annoncé qu’elle allait mettre en place rapidement des élections libres et transparentes ». « Mettre fin à un régime illégal et illégitime n’est en rien anti-démocratique, poursuit le leader historique de l’opposition guinéenne. C’est au contraire un premier pas vers un retour à l’ordre constitutionnel ». Si tant est que ce gouvernement de transition reste… transitoire. Dans un discours prononcé le 5 février dernier à l’Assemblée générale virtuelle de l’UFDG, ce dernier a encore exhorté Doumbouya à résister « aux pressions des exclusionnistes, divisionnistes et affairistes» et à «respecter son engagement d’organiser dans un délai raisonnable des élections inclusives, libres et transparentes pour qu’il rentre dans l’histoire et devienne le père de la démocratie».

Cellou Dalein Diallo aurait pu également mettre en garde contre la tentation d’instrumentaliser la justice de la part de l’entourage de Doumbouya, afin d’éliminer les candidats les plus à même d’être élus à la prochaine élection présidentielle… à commencer par le leader de l’UFDG lui-même. Très populaire en Guinée, Cellou Dalein Diallo fait l’objet d’un acharnement judiciaire et est à nouveau visé par une enquête pour « corruption et enrichissement illicite » pour des faits présumés qui remonteraient à 2002 : la vente de deux avions ainsi que celles d’autres biens appartenant à l’ancienne compagnie nationale Air Guinée. «Cellou Dalein Diallo et ses collaborateurs ne se reprochent rien», a déclaré l’UFDG dans un communiqué et « sont heureux de constater que le dossier est transmis à la Crief afin d’apporter toute la lumière sur cette affaire ».

Dans son entreprise de déstabilisation de l’opposition, la junte a également ordonné à Cellou Dalein Diallo, par la voix de la Direction Générale du Patrimoine Bâti Public, de libérer, au plus tard le 28 février 2022, sa résidence privée située à Dixinn port, un quartier de Conakry. Une forme d’expropriation brutale justifiée par le fait que la maison du leader de l’UFDG se trouverait sur le domaine privé de l’Etat, alors même qu’elle a été achetée au prix du marché en toute légalité, et que le président de l’époque, le Général Lansana Conté, avait autorisé cette vente par décret. La décision du CNRD, rendue publique par simple communiqué, a rapidement été fustigée par l’ordre des avocats de Guinée, qui rappelle que le CNRD « ne saurait se substituer au Gouvernement pour engager l’Etat dans la gestion du domaine public » et voit dans cette action « une atteinte aux droits des particuliers, à la reconnaissance et à la protection de leur droit de propriété ».

L’opposition prudente mais déterminée

Aujourd’hui, l’urgence pour le CNRD serait plutôt de renforcer sa légitimité en condamnant fermement les crimes, à la fois financiers et humains, perpétrés sous le régime d’Alpha Condé et qui ont laissé des traces profondes au sein de la population afin d’engager le pays dans la voie de la paix et de la réconciliation. « Il est plus qu’urgent, pour la Guinée, de mettre fin au cycle de l’impunité, qui a profondément marqué l’histoire du pays depuis plus de 60 ans » résumait à cet égard Me Drissa Traoré, secrétaire général de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH). Ces différents appels seront-ils entendus par la junte ? L’Assemblée nationale guinéenne ayant été dissoute à la suite du putsch, un Conseil national de la transition (CNT) a été mis sur pied afin, notamment, d’élaborer une nouvelle Constitution et de préparer les futures échéances électorales.

Mais très peu de sièges ont été attribués à l’opposition, dont les membres ont reconnu ne pas être « satisfaits » de la répartition des places : cela « montre un message de non neutralité mais nous pensons que nous allons contribuer autrement à l’avancée des débats à travers le dialogue que nous réclamons ».

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