La polygamie/Un phénomène qui n’est ni curiosité importée, ni marginal

Par Claudine Gaudet

La polygamie est un régime matrimonial permettant à une personne d’avoir plusieurs conjoints simultanément, se déclinant principalement en polygynie, c’est-à-dire un homme, plusieurs femmes. Bien que fréquente dans certaines cultures africaines, asiatiques et moyen-orientales, elle est interdite et considérée comme un délit dans de nombreux pays…

La polygamie n’est ni une curiosité importée ni un phénomène marginal, c’est une réalité ancestrale, profondément ancrée dans l’histoire, les structures sociales et les systèmes de valeurs de nombreuses sociétés africaines. Pourtant, aujourd’hui, elle est de plus en plus perçue comme une source de honte, un signe de retard, une relique à éradiquer pour atteindre une modernité définie ailleurs.

Ce rejet hâtif mérite un examen critique, le constat est que ce qui fut longtemps un pilier de l’ordre social africain est désormais jugé selon des critères extérieurs, souvent sans nuance ni contextualisation. La polygamie est condamnée non seulement pour les abus qu’elle engendre, mais aussi parce qu’elle est devenue un symbole commode de tout ce que, selon certains discours, l’Afrique devrait abandonner pour être « moderne ».

Défendre la polygamie dans le contexte africain ne signifie pas idéaliser le passé ni ignorer les souffrances qu’elle a parfois causées. Des abus ont eu lieu et continuent de se produire, notamment lorsque la pratique est dépouillée de ses principes éthiques traditionnels : justice entre les épouses, responsabilité économique, respect des femmes et rôle régulateur de la famille élargie. Cependant, ces abus ne sont pas propres à la polygamie ; ils sont un symptôme de son déclin.

Il est remarquable que la monogamie, présentée comme un modèle universel, n’ait pas éliminé les injustices familiales, notamment les violences conjugales, les abandons, les familles monoparentales, les enfants sans figure paternelle. Ces réalités sont aujourd’hui répandues, même dans les sociétés officiellement monogames. Pourtant, le système lui-même est rarement remis en question. La polygamie, en revanche, est condamnée en bloc et sans procédure régulière.

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La polygamie traditionnelle africaine n’était pas simplement une question de désir ou de pouvoir masculin. Elle obéissait à des logiques sociales spécifiques : la protection des veuves, l’intégration des femmes sans soutien, la continuité des lignées, la solidarité économique et l’équilibre de la communauté. Dans de nombreuses sociétés, la polygamie était strictement encadrée par des normes collectives et soumise au contrôle communautaire. L’homme polygame n’était pas glorifié ; il était redevable.

De nos jours, le rejet de la polygamie s’inscrit souvent dans une rupture culturelle plus large. Sous l’influence de la colonisation, des législations importées, des discours religieux réinterprétés et de la mondialisation, les modèles familiaux étrangers ont été acceptés comme la norme. Cette évolution a parfois créé un vide : les anciennes normes ont été délégitimées sans que des alternatives reflétant véritablement les réalités africaines ne les remplacent.

 L’Afrique a le droit de développer ses propres modèles familiaux sans culpabilité ni subjugation intellectuelle. La polygamie, lorsqu’elle est choisie, encadrée et acceptée en toute conscience, peut encore répondre à certaines réalités sociales contemporaines. Elle ne doit pas être jugée uniquement sur la base de ses caricatures urbaines ou de ses formes déformées.

 Les considérer systématiquement comme des victimes leur dénie le pouvoir d’agir reconnu ailleurs. La dignité ne signifie pas imposer un modèle uniforme, mais plutôt respecter les choix éclairés.

En définitive, cet ouvrage est un appel à la clarté et au courage intellectuel. Moderniser ne signifie pas anéantir. Progresser ne signifie pas renier. Une société ne se renforce pas en copiant mécaniquement les normes étrangères, mais en adaptant son héritage aux réalités contemporaines.

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La polygamie mérite d’être questionnée, encadrée et améliorée, et non systématiquement diabolisée. Lever le tabou de la polygamie en Afrique n’est pas un recul. C’est refuser une modernité qui exige l’oubli.