Côte d’Ivoire/ « Affaire Cragbé Gnagbé » : en 1967, quand la France s’opposait au parti politique de Cragbé Gnagbé

Par Serikpa Djeckou De Sylva-Afriquematin.net

Nous l’avions écrit. Jean Christophe Cragbé Gnagbé était Dr en Sciences Politiques. Un doctorat soutenu en 1963 dans la plus haute institution de formation des élites africaines et européennes. Le Centre des hautes études sur l’Afrique et l’Asie modernes de Paris (CHEAM). Piqué par le virus de la politique, il voulait écrire un autre livre et créer son parti politique. L’administration du CHEAM s’opposa.

« Je n ai pas la prétention d’avoir fait œuvre utile. Ce livre est fort mal fait », peut-on lire dans un des passages de son premier livre. Il prend l’engagement de proposer dans un autre ouvrage, des développements ultérieurs sur les économies d’initiation des sociétés tribales. Il dédie au « Directeur du CHEAM, le Général Pierre Rondot et ses collaborateurs Jean Claude Froelich et Jean vialatte de Pemille, en gage de déférence gratuite et d’admirative fidélité ». Peut-on lire dans les premières pages du livre. Cragbé Gnagbé débute ce document sur une citation : « Il faut créer une nouvelle opinion politique et cela, à l’abri de la publicité. L’opinion publique actuelle se maintient par la presse et la propagande.  A cette diffusion artificielle des idées, doit se substituer la diffusion naturelle, celle qui fait d’homme à homme et qui compte pour son succès que sur la vérité de la pensée ».

Dans ce mémoire, Jean Christophe Cragbé, soutien que deux siècles de la traite négrière ont laissé chez les populations,   le sentiment diffus d’une transformation qui a été ensuite dument réalisée par la colonisation. Selon lui, c’est le bréviaire du missionnaire catholique et la bible du pasteur, des fusils de la pénétration brutale, la cravache de l’administrateur intrépide qui ont rassemblé et soudé les communautés, imposé les tribus et sorti du néant, une nation qui s’ignore et attend d’être faite. Gnagbé poursuit : « Ils ont laissé à la fois une armature administrative et un Etat qui, le 7 août 1960, s’est emparé des destinées du pays ».

A la lecture du mémoire, Gnagbé est sûr de ses vues. Doté d’un esprit critique certain, il était capable d’en découdre désormais avec ses maîtres. Gnagbé avait déclaré par exemple que les notes préparées par son professeur Jean Claude Frelich pour les stagiaires de CHEAM qu’ « il faut se défier de ces vocables trop simplistes ». Dans ce mémoire, il décriait déjà la devise de la Côte d’ Ivoire, (Union Discipline, Travail) : « C’est tout le contraire qui se produit. Personne n’est en cause. Tout le monde est coupable ». Il poursuit : « Foch disait déjà : « la paresse d’esprit est une forme d’indiscipline » ».  Selon lui, la Côte d’Ivoire est aujourd’hui (nous sommes en 1967), une armée indisciplinée, irrespectueuse et indifférente à la devise qu’on se force d’ignorer. L’union commente Cragbé, est tournée en dérision. Les vieilles rivalités tribales renaissent. Cousins, cousines et beaux frères emplissent les bureaux et ministères, même s’ils étaient les derniers des médiocres.  Très dur envers le pouvoir d’Abidjan, Gnagbe ne s’arrête pas là. . Il accuse : « Ce système est baptisé « couloir », système efficace à en croire les récriminations sournoises. Il ouvre toutes les portes, celles des faveurs et des privilèges ; surtout, il peut aussi étouffer tout scandale. C’est bien la plaie de toutes les administrations. L’ennui est que le couloir mène souvent à l’escalier de service, par les entrées et les sorties dérobées. Là, on risque de se casser la figure tant l’éclairage y est défectueux. Dans ces conditions, la gestion de l’Etat laquelle ne peut se reposer sur les épaules d’un seul individu, ne peut être que déficiente ». Il écrit : « Bien sûr, on a plus besoin de soutiens que de collaborateurs capables. L’esprit patriotique peu difficilement se frayer un chemin, car lui seul, peut consacrer l’union ». Et de conclure ; « Les deux premiers principes de cette devise (Union-Discipline) sont superflus, sans force d’attraction, si l’accent n’est pas mis essentiellement sur le travail ». Or, constate Cragbé, « un travail ne peut être accompli sans discipline dans la conception comme dans l’exécution ; à moins de répondre à un vœu de sabotage. Là encore, pour garantir le succès, il faut un peu de discipline. Laissons là ces ergotages sur la discipline, le patriotisme pour poser la question cruciale. Est-ce que la Côte d’Ivoire peut devenir un pays de grande industrie » ? S’interroge Jean Christophe Cragbé Gnagbé.

Cette critique dans l’ouvrage présenté à l’administration du CHEAM fut un véritable tôlé. Dans ce mémoire non seulement Cragbé Gnagbé s’oppose à ses maîtres, mais il fait des violentes critiques à une jeune nation, la Côte d’Ivoire son pays. Et pour cause, Jean-Claude Froelich dont Cragbé Gnagbé fait référence dans ce mémoire, n’est autre que le Directeur du CHEAM. Il a remplacé à ce poste le Général Pierre Rondot. Ce qui gène l’administration dans les écrits de ce mémoire, c’est que Jean-Claude Froelich, missionnaire, a effectué une double carrière d’administrateur colonial et d’ethno-sociologue en Afrique. Auditeur libre au musée de l’Homme en 1953, Il a collaboré avec Houphouët Boigny entre 19955 et 1958, pour la mise en place de l’administration coloniale en Côte d’Ivoire, entant que responsable des  affaires politiques, avant d’être muté en France comme directeur des études à CHEAM puis directeur. Dès lors, Jean Christophe Cragbé Gnagbé était suivi par les autorités françaises car, ses écrits, son intelligence, sa détermination et sa fougue lors des débats dans ce centre des hautes études de la plus haute institution française dérangeaient déjà. Des dispositions furent prises pour ne point permettre à cet étudiant fougueux, de créer un parti politique car l’homme avait déclaré ses intentions.

A suivre

 

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