Brexit/Un professeur d’histoire économique prévient : «Une sortie de l’UE sans accord risque de précipiter le démantèlement du Royaume-Uni»

Kevin Hjortshøj O’Rourke est professeur d’histoire économique à l’université d’Oxford. De mère danoise et de père irlandais, il est aussi conseiller municipal du village français de Saint-Pierre d’Entremont (Isère). Il est l’auteur d’Une brève histoire du Brexit, petit ouvrage  d’une clarté limpide pour comprendre les racines de ce qu’il qualifie de «vaudeville dont l’issue risque d’être dramatique».

Assiste-t-on à un effondrement du système parlementaire britannique ?

Le système parlementaire britannique est problématique, et notamment le système de vote (le scrutin uninominal à un tour) qui privilégie le bipartisme et laisse en marge les autres partis. Il suffit qu’un des deux grands partis, conservateur ou travailliste, implose et cela pose d’énormes problèmes. Dans un autre système parlementaire, comme en France par exemple, dans la situation actuelle, on assisterait probablement à une rupture au sein des partis, entre les plus extrémistes et les plus centristes. Dans un tel cas de figure, ce serait les partis centristes qui finiraient par trouver un compromis aux blocages actuels. Or le système britannique bipartite permet aux franges extrémistes des deux principaux partis de dicter l’agenda et de paralyser la situation.

Pensez-vous que la perspective d’une sortie de l’UE sans accord soit réelle ?

Elle est nettement moins improbable qu’il y a quelque temps. Et, si elle se produit, elle risque de précipiter le démantèlement du Royaume-Uni. Depuis le référendum, la Première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a joué très finement. Elle a suggéré l’idée d’un second référendum sur l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté en faveur de rester au sein de l’UE), mais sans insister plus que cela. Jusqu’à présent, elle a joué le rôle de celle qui souhaite la meilleure solution pour l’ensemble du Royaume-Uni, à l’inverse d’autres responsables politiques qui n’ont pas donné cette impression. Mais s’il y a une sortie sans accord, alors elle pourrait proposer un second référendum et elle aurait des chances de l’emporter. C’est quand même ironique de penser que lors du référendum sur l’indépendance écossaise en 2014, l’argument massue contre l’indépendance était qu’elle entraînerait la sortie de l’Ecosse de l’UE ! Et s’il y a un référendum sur l’indépendance en Ecosse, il y aura forcément des répercussions en Irlande, et notamment en Irlande du Nord.

Justement, à propos de l’Irlande, à quel point les relations avec le Royaume-Uni ont-elles été endommagées ces deux dernières années ?

Je vis à Dublin et travaille à l’université d’Oxford. Mes collègues anglais plus âgés se souviennent très bien des bombes, des attentats pendant les Troubles (de 1969 à 1998). Les plus jeunes, en Angleterre, n’en ont plus conscience. Ce n’est pas le cas en Irlande du Nord ou en Irlande où la mémoire de cette période est toujours vive. Et cette différence mène aux déclarations intempestives de certains, qui, en gros, expliquent que l’Irlande devrait savoir où se trouve sa place, comme quand un célèbre journaliste de la BBC Radio suggérait il y a quelques jours à la ministre irlandaise aux Affaires européennes, Helen McEntee, que pour l’Irlande, la meilleure solution serait «de quitter l’UE et de rejoindre le giron britannique». Quand on connaît le passé, c’est extraordinaire !

Les relations entre Dublin et Londres sont donc franchement tendues ?

Le Brexit est arrivé à un moment particulier pour l’Irlande, juste au moment des commémorations du centenaire de l’insurrection de Pâques, en 1916, qui a donné le coup d’envoi à la lutte pour l’indépendance de l’Irlande face à la domination britannique. Au moment du référendum de 2016 sur le Brexit, l’Irlande se trouvait plutôt dans une bonne position, sortie de la crise financière, les relations semblaient enfin normalisées, avoir atteint un niveau de parfaite égalité avec le Royaume-Uni. On avait eu la visite de la reine Elizabeth II à Dublin, et celle du président irlandais à Londres. Le vote pour le Brexit et ce qui a suivi ont représenté un réveil brutal pour beaucoup d’Irlandais. Paradoxalement, le Brexit permet à l’Irlande de prendre sa pleine place au cœur de l’Europe. A terme, il représentera pour l’Irlande un vrai avantage culturel et politique. Ça a mis fin à toute ambiguïté, nous avons vu où sont nos vrais amis, ça a clarifié les choses. Et le sentiment européen a augmenté. Il n’y a pas de profond euroscepticisme en Irlande. Les Irlandais n’ont pas blâmé l’UE pour l’austérité qui a suivi la crise financière. En revanche, ils en ont voulu à la Banque centrale européenne. Quant à l’immigration, notamment polonaise, elle est largement acceptée, très bien intégrée.

Quels sont les risques en cas de sortie brutale de l’UE ?

S’il y a un «no deal», la question de gérer une frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord sera ouverte. Et le choc économique sera violent pour l’Irlande. La question est de savoir comment l’Irlande s’ajustera au choc politiquement. Et à quelle vitesse le Royaume-Uni reviendra à la table des négociations européennes. S’il y a une sortie brutale, il sera plus facile pour les Européens de dire : «regardez comme c’est dangereux de sortir !» Mais il sera aussi plus facile de ne pas s’interroger sur la question de savoir si l’Europe est à la hauteur de ses principes fondamentaux. Ceux visant à aider sa population à profiter des avantages commerciaux à l’échelle d’un continent mais aussi de la protéger contre ses excès ou effets pervers. Est-ce que l’Europe s’interroge pour savoir si l’équilibre est bien assuré ?

Source : liberation.fr

 

 

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