Développement/ Pourquoi l’Afrique diversifie-t-elle ses partenariats au 21ème e siècle ?
Une analyse de Kédjébo Kpandji/afriquematin.net
Longtemps marquée par des relations privilégiées avec ses anciennes puissances coloniales, particulièrement la France, et, pendant la Guerre froide, par le face-à-face entre l’Ouest et le bloc soviétique, l’Afrique a profondément transformé sa diplomatie économique et politique depuis les années 2000.
La diversification des partenariats, notamment la Russie, la Chine, l’Inde, la Turquie, le Brésil, la Corée du Sud, le Japon, etc. et des formats de coopération bilatéral, multilatéral, Sud-Sud est devenue une stratégie assumée des États africains et des organisations régionales.
Cette diversification répond à des causes multiples consécutives à l’économique, à la politique, à la sécurité, à la technologie et à l’idéologie. Elle n’est pas uniforme, mais elle varie selon les pays, les régions et les secteurs.
Au lendemain des indépendances en 1960 pour la majorité des pays francophones, les relations économiques restent structurées par des accords de coopération privilégiés, comme la zone franc CFA, les accords de défense, les échanges commerciaux orientés vers l’ancienne métropole. Pendant la Guerre froide, l’aide au développement et les coopérations militaires sont largement conditionnées par l’alignement géopolitique.
La fin de la bipolarité, l’échec relatif des plans d’ajustement structurel, la chute des cours des matières premières et les crises politiques dans plusieurs pays d’Afrique fragilisent le modèle de dépendance. Les conditionnalités démocratiques et de « bonne gouvernance » imposées par le FMI, la Banque mondiale, l’UE sont de plus en plus contestées comme ingérences et comme freins à la souveraineté.
La croissance chinoise, l’essor des pays émergents et la hausse des cours des matières premières entre 2003et 2014 créent un contexte favorable à la diversification. Les États africains découvrent qu’ils peuvent choisir leurs partenaires et négocier des conditions plus favorables.
L’Afrique souffre d’un déficit d’infrastructures estimé par la Banque africaine de développement à plusieurs dizaines de milliards de dollars par an entre autres les routes, les ports, l’énergie, l’eau et le numérique. Les bailleurs traditionnels, surtout la Banque mondiale, l’UE, l’AFD ne peuvent couvrir ces besoins ; leurs procédures sont jugées lentes et conditionnelles. La Chine, via ses banques de développement – et ses entreprises, propose des financements rapides, sans conditionnalité politique, en échange de ressources naturelles ou de contrats clés en main.
La croissance industrielle asiatique crée une demande soutenue pour le pétrole, le gaz, les minerais (cobalt, lithium, cuivre, fer, bauxite), le bois et les produits agricoles. Les pays africains diversifient leurs débouchés commerciaux pour ne plus dépendre d’un seul marché.
Les investisseurs du Golfe (Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Qatar), de Turquie, d’Inde et de Chine multiplient les projets dans l’immobilier, l’agro-industrie, les télécoms, les énergies renouvelables et les ports. Cette concurrence entre investisseurs améliore le rapport de force des États africains.
Pendant des décennies, l’Afrique a été enfermée dans un modèle économique fondé sur l’exportation de matières premières brutes, pétrole, minerais, produits agricoles tropicaux vers un nombre restreint de marchés, principalement l’Europe, puis les États-Unis et, plus récemment, la Chine. Ce modèle, hérité de la colonisation a montré ses limites structurelles, incluant la vulnérabilité aux chocs des cours mondiaux, la faible valeur ajoutée, la dépendance à l’égard de quelques débouchés, la faible création d’emplois et de technologies. Depuis la signature de l’Accord de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) en 2018, les États africains et les organisations régionales affichent une volonté claire qui est de diversifier les produits exportés et de multiplier les marchés de destination.
Les économies africaines restent très dépendantes de quelques produits, le pétrole représente plus de 90 % des exportations du Nigeria et de l’Angola, le cacao et le café dominent les exportations de la Côte d’Ivoire et de l’Éthiopie, les minerais structurent celles de la RDC, de la Zambie ou du Botswana. Une chute des cours comme celle du baril en 2014-2016 ou celle du cacao, se traduit immédiatement par une crise budgétaire, monétaire et sociale.
Exporter des fèves de cacao plutôt que du chocolat, du coton brut plutôt que des textiles, du minerai plutôt que des alliages, revient à céder l’essentiel de la valeur aux pays transformateurs. La Côte d’Ivoire et le Ghana, premiers producteurs mondiaux de cacao, ne captent qu’une fraction infime du marché mondial du chocolat, estimé à plus de 100 milliards de dollars. Longtemps, l’Union européenne a absorbé l’essentiel des exportations africaines. Cette dépendance à un débouché unique expose l’Afrique aux aléas politiques et réglementaires de ses partenaires.
Et le paradoxe, c’est que l’Afrique exporte des matières premières et importe des produits finis en particulier des denrées alimentaires, ce qui pèse sur ses balances commerciales et sa sécurité alimentaire. Outre l’agro-industrie et les mines, l’Afrique développe les services, tels que le tourisme, la finance, les télécommunications, les services numériques, comme les start-up, les fintech et l’outsourcing, sans oublier les énergies renouvelables. L’Afrique doit inéluctablement se réveiller avec la diversification des partenariats.