Par Yann Dominique N’guessan/afriquematin.net
Fondé le 29 mai 1959, le Conseil de l’Entente est souvent présenté comme la plus ancienne organisation de coopération régionale d’Afrique subsaharienne encore en activité. Née dans le contexte des indépendances proches, cette institution a connu les heures de gloire de la Françafrique, traversé les crises politiques majeures du continent et tente aujourd’hui de trouver sa place dans une Afrique en pleine recomposition.
A l’initiative de Félix Houphouët-Boigny, alors figure montante de la politique africaine et futur président de la Côte d’Ivoire, naît le Conseil de l’Entente, regroupant la Côte d’Ivoire, le Dahomey (actuel Bénin), la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), le Niger et plus tard le Togo rejoint l’organisation en 1966, portant le nombre de membres à cinq. L’objectif initial était double est de créer un cadre de concertation politique entre États francophones d’Afrique de l’Ouest et mettre en place une coopération économique et technique, notamment dans les domaines des transports, des télécommunications et de la formation.
Marquée par son époque, cette institution est indissociable du contexte de la Guerre froide et de la décolonisation, elle s’inscrit dans la mouvance des organisations africaines francophones soutenues par Paris, à l’image de l’Union africaine et malgache (UAM) ou de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM). Sa création précède de quelques mois l’indépendance de ses membres, ce qui en fait un instrument précoce de coordination diplomatique.
Contrairement à certaines organisations régionales purement déclaratives, le Conseil de l’Entente a porté des projets tangibles, notamment le Fonds d’Entraide et de Garantie des Emprunts (FAGACE), créé en 1977, destiné à faciliter l’accès de ses membres aux financements internationaux, la Caisse Mutuelle de Réassurance des États membres, des infrastructures communes dans le domaine des transports comme des routes, des ports, des télécommunications et des programmes de formation, avec la création d’écoles et d’instituts régionaux. Il a également servi de plateforme de médiation dans plusieurs crises politiques régionales, notamment lors des coups d’État successifs qui ont secoué ses membres dans les années 1960-1970. Sa capacité à maintenir un dialogue entre ses États membres, malgré leurs divergences, a longtemps constitué sa principale valeur ajoutée.
L’institution connait un déficit institutionnel chronique, elle souffre depuis l’origine d’un manque de moyens (!) et d’une faible institutionnalisation. Elle ne dispose pas d’une commission permanente dotée de pouvoirs contraignants, ni d’un budget propre significatif, son fonctionnement repose largement sur la bonne volonté des chefs d’État, ce qui la rend vulnérable aux aléas politiques. Aussi, l’émergence et la montée en puissance d’autres organisations ont progressivement marginalisé le Conseil de l’Entente, telle que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), créée en 1975, regroupant plus d’une quinzaine d’Etats et disposant d’institutions bien plus structurées, comme la Commission, le Parlement, ou la Cour de justice, l’Union africaine, l’Uémoa etc.
Elle précède donc de plusieurs années la plupart des grands mécanismes contemporains d’intégration ouest-africaine. Son histoire officielle rappelle qu’elle a connu deux grandes réformes, en 1973 puis en 2011. À l’origine, elle était essentiellement un instrument de solidarité politique, diplomatique et financière entre ses membres. La réforme de 1973 l’a transformée en institution internationale davantage tournée vers la coopération économique et financière.
Cette longévité constitue en soi un capital diplomatique, le Conseil a survécu aux changements de régimes, aux crises économiques, aux transformations institutionnelles de l’Afrique de l’Ouest et à la création de nouvelles organisations régionales, mais le principal défi du Conseil de l’Entente est peut-être moins son âge que la transformation radicale de l’environnement dans lequel il évolue.
En 1959, l’organisation répondait à une logique relativement simple, car des États nouvellement indépendants souhaitaient préserver entre eux des relations politiques étroites, organiser une solidarité financière et coordonner leurs efforts de développement. Depuis, l’Afrique de l’Ouest s’est dotée d’un réseau particulièrement dense d’institutions, notamment la Cédéao, l’Uémoa, l’Union africaine, des organisations spécialisées et mécanismes bilatéraux ou multilatéraux.
Le Conseil de l’Entente doit donc constamment répondre à une question de positionnement qui est de savoir « quelle valeur ajoutée peut-il apporter que les autres organisations ne fournissent pas déjà ? ». Cette interrogation est devenue encore plus importante depuis les crises politiques qui ont profondément bouleversé l’Afrique de l’Ouest. Réduire le Conseil de l’Entente à la diplomatie serait cependant oublier une partie essentielle de son histoire. L’organisation a historiquement soutenu des projets dans les domaines du développement rural, de l’hydraulique, de l’électrification, de l’éducation et des infrastructures socio-économiques.
Deux grandes dimensions se présentent à lui, d’abord la paix et ensuite la stabilité, mais également le développement et l’amélioration des conditions de vie des populations de son espace. Le problème est donc moins l’absence d’activités que leur visibilité, leur financement et leur impact mesurable. Une institution régionale peut avoir une histoire prestigieuse, une charte ambitieuse et des projets pertinents, malheureusement sans ressources suffisamment stables, son action reste cependant limitée.
Le projet de la Tour Entente à Abidjan illustre particulièrement bien les ambitions et les interrogations qui entourent l’organisation, vu qu’au mois de novembre 2025, les autorités ivoiriennes indiquaient que le chantier avait atteint environ 90 % d’avancement, avec une livraison alors annoncée pour le premier trimestre 2026, cette infrastructure doit donner au Conseil un siège à la mesure de son statut historique et renforcer sa visibilité.
Mais cet édifice ne suffit pas à transformer une organisation et le véritable critère sera la capacité de l’institution à convertir ses infrastructures, ses réunions ministérielles et ses projets en résultats perceptibles pour les populations. C’est là que se trouve probablement l’une des principales interrogations sur son avenir, l’organisation doit-elle investir prioritairement dans son appareil institutionnel ou dans sa capacité opérationnelle sur le terrain ? Soixante-sept ans après sa création, la question mérite d’être posée, le Conseil de l’Entente est-il devenu une institution essoufflée ?
D’un côté, certains signes peuvent alimenter le doute avec une visibilité institutionnelle insuffisante, la difficulté à faire connaître ses réalisations, l’interrogation sur son positionnement face aux autres organisations régionales et période de transition à sa tête. De l’autre, il existe des signes qui permettent de défendre une lecture différente, vu que le Conseil continue d’être sollicité dans des initiatives de coopération.
Le véritable enjeu serait la mise en service du siège / Tour Entente, si elle s’accompagne d’une véritable relance institutionnelle, elle peut être interprétée davantage comme un projet immobilier, un symbole matériel d’une volonté de repositionnement. Mais un bâtiment, aussi prestigieux soit-il, ne suffit pas à transformer une institution. Le véritable changement dépendra notamment de la capacité du prochain Secrétaire exécutif à donner une vision nouvelle et lisible à l’institution, rendre ses actions beaucoup plus visibles auprès des populations, transformer l’institution en outil concret de coopération économique, tout en renforçant les relations avec les entreprises, les médias, les jeunes et la société civile.
Aussi serait-il bienséant de valoriser les réalisations déjà existantes en donnant une nouvelle dynamique aux États membres et faire du Conseil une institution qui produit des résultats perceptibles, plutôt qu’une institution seulement connue pour son histoire.

