«L’armée française n’est pas venue au Niger par hasard!» – ministre d’État nigérien

Le ministre de l’Agriculture et de l’élevage du Niger, el Hadj Albadé Abouba, prend le contrepied du rejet de la présence militaire française au Sahel. Seule une gestion globale du conflit avec la France et une mutualisation des efforts régionaux incluant le Nigeria viendront à bout de la menace djihadiste, affirme-t-il au micro de Sputnik France.

De passage à Paris pour assister à la 35e réunion annuelle du RPCA (Réseau de prévention des crises alimentaires) qui s’est tenue le 9 décembre 2019 au Centre de conférences de l’OCDE, le ministre d’État, ministre de l’Agriculture et de l’élevage du Niger el Hadj Albabé Abouda a tiré la sonnette d’alarme en ce qui concerne le Niger.Compte tenu de sa position géographique au cœur du Sahel, des attaques djihadistes récurrentes dont il fait l’objet et du réchauffement climatique qui affecte cette zone, il a expliqué que son pays est particulièrement exposé avec un grand nombre de déplacés (180 000) du fait de l’insécurité et 1,5 million de personnes qui ont besoin d’une assistance alimentaire et nutritionnelle immédiate.

«Nous subissons des contraintes sécuritaires, climatiques, économiques. Or, malgré ces contraintes, le Niger est en train de faire des efforts extraordinaires au-delà même de ce qu’on pouvait espérer d’un pays dont l’économie est si fragile, un pays situé géographiquement dans une zone d’instabilité avec tous les foyers d’insécurité et de tension qui nous entourent et, enfin, un pays où le climat n’est pas clément», a déclaré au sortir de cette conférence el Hadj Albabé Abouda au micro de Sputnik France.

Cette réunion, organisée par le secrétariat du CSAO/OCDE (Club du Sahel Afrique de l’Ouest) et le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (CILSS) qui a été créé en 1973 à la suite des grandes sécheresses au Sahel, a eu lieu à la veille de l’attaque du 10 décembre contre le détachement du poste militaire de reconnaissance d’Inatès à la frontière nigéro-malienne. Il s’agit de l’une des plus meurtrières jamais subie par l’armée nigérienne. Rentré précipitamment de son déplacement en Égypte, le Président Mahamadou Issoufou a convoqué le Conseil national de sécurité et décrété un deuil national de trois jours en mémoire des 71 militaires tués.

L’autre conséquence, c’est le report à janvier 2020 par l’Élysée du sommet initialement prévu le 16 décembre à Pau à la demande du chef d’État nigérien. La «clarification» que le Président Emmanuel Macron souhaite obtenir des chefs d’État du G5 Sahel – dont fait partir le Niger avec le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie et le Tchad – vis-à-vis de l’engagement militaire de la France dans cette région a été très mal reçue en Afrique. Dans un contexte de forte progression du sentiment antifrançais, cette demande a été jugée «maladroite» par la plupart des éditorialistes africains, voire «provocatrice» pour ceux qui dénoncent le maintien de liens coloniaux incarné par le franc CFA.

Interrogé, le ministre nigérien a pris le contrepied des critiques mettant en cause le déploiement de la force Barkhane au Mali, pour laquelle le Niger sert de base arrière. Il s’est déclaré, au contraire, «résolument favorable» à une gestion sécuritaire globale avec la France en ce qui concerne la menace djihadiste, ainsi qu’à une plus grande mutualisation des efforts de tous les États de la région, y compris avec le Nigeria voisin.

«La menace djihadiste a pris une telle ampleur que le Niger ne pourra jamais, malgré tous ses efforts, en venir à bout tout seul. Ceux qui veulent que l’armée française parte ne sont qu’une petite minorité. Et ils devraient commencer par se poser la question de savoir pourquoi elle est là. Car c’est quand même nous qui lui avons demandé de revenir à la suite du coup d’État de Seyni Kountché, en 1974, quand les militaires français avaient reçu un préavis d’une semaine pour partir. Et ils s’étaient exécutés…», a rappelé el Hadj Albabé Abouba.

Il faisait allusion à un épisode connu de l’histoire récente du pays, quand les coups d’État militaires se succédaient au Niger. D’où la demande d’une partie de la classe dirigeante nigérienne d’une protection par l’armée française qui a donné le signal de son retour. Dans une note d’analyse du GRIP, datant du 7 novembre 2016, Georges Berghezan décrivait le déploiement de Barkhane en ces termes: «En plus de programmes de formation s’adressant à tous ses alliés africains et d’une coopération bilatérale étroite, Paris déploie, à partir du début 2013, des troupes au sol, à la fois dans le nord du pays, pour protéger les sites d’exploitation d’uranium de la multinationale française Areva, et dans la capitale afin de doter son opération Serval de moyens de surveillance aériens.»

Une fois ce dispositif complété, le Niger est devenu «une pièce centrale de l’opération Barkhane», écrit-il dans cette note. Ce qui a eu pour conséquence de l’impliquer «directement» à l’instar des quatre autres États du Sahel membres du G5 Sahel et, de ce fait, de l’exposer davantage aux attaques djihadistes. En plus d’être devenu la base arrière de l’opération Barkhane, le Niger sert aussi de plateforme d’observation des États-Unis dans une région minée par plusieurs insurrections, la plupart à caractère djihadiste. Or, ces déploiements «passent mal auprès de la population et de l’armée nigérienne, habituées à ne pas déléguer leurs instruments de défense à l’extérieur et attachées à la souveraineté de leur pays».

«Dire que l’armée française est au Niger pour protéger les employés d’Areva (devenue aujourd’hui Orano), c’est lui faire un mauvais procès. D’autant que les mines d’uranium ferment. Au contraire, il faut que la France nous aide à mieux sécuriser nos frontières dans la mesure où les pays voisins du Niger sont extrêmement menacés. C’est pourquoi nous avons, chez nous, en plus de nos propres déplacés, beaucoup de réfugiés maliens fuyant Aqmi et nombre de réfugiés nigérians fuyant Boko Haram», insiste le ministre d’État.

L’implication du Nigeria

Avec 20 à 25% des dépenses du budget national annuel consacrées à la défense et à la sécurité, «c’est autant d’argent qui ne va pas dans les projets de développement de base et, notamment, dans l’agriculture», reconnaît-il. D’où sa demande que les quelque 1.500 kilomètres de frontière avec le Nigeria soient rouverts à la circulation des biens et des personnes et, surtout, que les exportations du bétail élevé au Niger dont le Nigeria est le plus gros consommateur puissent reprendre.

Décidée il y a deux mois, la fermeture des frontières du Nigeria avec les pays limitrophes a été prolongée jusqu’au 31 janvier 2020. Si les autorités d’Abuja soutiennent que cette mesure a, jusque-là, renforcé l’économie nigériane et permis de mieux lutter contre l’insécurité, la population nigériane dénonce quant à elle la hausse des prix des denrées alimentaires.

«L’impact pour nos éleveurs [de cette décision unilatérale du Nigeria, ndlr] est très durement ressenti. Mais je sais qu’elle l’est aussi de l’autre côté par les populations car c’est comme si tout s’était arrêté. Or, pour nous qui sommes déjà très fragilisés par l’insécurité, le climat et l’économie, cette fermeture des frontières a des conséquences bien plus graves que pour une économie forte comme le Nigeria», déplore el Hadj Albabé Abouba.

Il le regrette d’autant plus que jusqu’ici, sur le plan sécuritaire, la collaboration entre le Nigeria et le G5 Sahel était «excellente», affirme-t-il.

«L’armée nigériane, de tous temps, a su tenir tête aux djihadistes. Car les militaires visent en priorité les maillons faibles et jouent sur la psychologie pour qu’on sente leur présence. Avec le G5 Sahel, la coopération entre les membres et le Nigeria est très bonne. Le Nigeria compte autant sur nous que nous comptons sur lui pour faire face à un même phénomène djihadiste. On se prête main-forte mutuellement», affirme le ministre d’État.

S’appuyant sur les liens séculaires qui existent entre le Niger et le Nigeria, il prône une plus grande mutualisation des moyens sur le plan régional dans la lutte contre le terrorisme. Car les projets de développement, à l’échelle nationale, ne suffiront pas à dissuader les jeunes oisifs qui n’arrivent pas à trouver du travail à s’enrôler dans le djihadisme. Seule une plus grande solidarité, à l’instar de ce qui existe déjà entre des familles des deux côtés de la frontière entre le Niger et le Nigeria, peut marcher, selon lui.

«L’agriculture seule ne viendra pas à bout des djihadistes. Il faut un plan de développement global à l’échelle de la région et une meilleure mutualisation de nos moyens. Avec le Nigeria, comme ce sont les mêmes familles qui se connaissent de part et d’autre de la frontière, le Niger a mis en place des programmes de réinsertion pour des repentis qui marchent très bien. On forme ces jeunes à des activités génératrices de revenus s’ils acceptent de déposer les armes. C’est un bon début mais sans une véritable harmonisation de nos politiques de développement, on va rester miséreux et nos jeunes continueront de partir», explique-t-il.

Il en veut pour preuve les réunions, chaque année depuis 35 ans, du CILSS pour discuter de la situation alimentaire et nutritionnelle au Sahel «qui tournent en rond», déplore-t-il.

Malgré ou à cause d’une pluviométrie abondante, cette année, le Niger a perdu une grande partie de sa récole de mil qui sert de base à l’alimentation des populations. Ce que dénonce avant tout le ministre de l’Agriculture et de l’élevage du Niger, c’est le manque de mesures structurelles qui permettraient d’enclencher un véritable décollage des pays du Sahel et, notamment la maîtrise de l’eau.

«Le CILSS a été créé à l’origine pour lutter contre la sècheresse. Il aurait donc dû se concentrer sur la protection des fleuves et des cours d’eau dont nous disposons au Sahel et préserver, ce faisant, le principal outil de production des populations de cette région qui est l’accès à l’eau. Or, en 43 ans d’existence, ils sont passés à côté de l’essentiel, à commencer par le désensablement du fleuve Niger», s’insurge-t-il.

En plus de l’assèchement des cours d’eau, cette région souffre, du fait du changement climatique, d’un rétrécissement du lac Tchad qui est passé de 35 000 km2 à 2 500 km2 en quarante ans, ainsi que d’une très forte dégradation des sols à cause d’un ruissellement des eaux de pluie non maîtrisé.

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