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France/Pourquoi l’Afrique refuse-t-elle de bégayer l’histoire

Par Kédjébo Kpandji/afriquematin.net avec autres presses

Pendant des décennies, la relation entre la France et une partie de l’Afrique a été marquée par une présence politique, économique, diplomatique et militaire importante. Cependant, depuis quelques années, une nouvelle génération de dirigeants et de citoyens revendique davantage de souveraineté et conteste ouvertement les mécanismes hérités de la période postcoloniale.

Dans ce contexte, toute perspective d’un retour de la France dans le champ sécuritaire africain est désormais scrutée avec méfiance. Pour une partie de l’opinion publique africaine, notamment au Sahel, il ne saurait être question de reproduire les schémas du passé parce que l’Afrique ne veut plus que son avenir soit décidé ailleurs.

Il convient toutefois de distinguer cette perception d’un fait précis, car les éléments disponibles ne montrent pas que Paris prépare actuellement une invasion militaire de pays africains souverains. Au contraire, la France a transféré plusieurs de ses installations militaires en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale entre 2024 et 2025.

La véritable question est donc peut-être ailleurs qui est que la France cherche-t-elle à reconstruire autrement une influence que les évolutions récentes ont profondément affaiblie ? Pour comprendre la méfiance actuelle, il faut revenir à l’histoire, car, après les indépendances, la France a conservé avec plusieurs de ses anciennes colonies des relations étroites dans les domaines diplomatique, économique et militaire. Dans certaines crises, Paris a directement engagé ses forces armées.

La politique d’Emmanuel Macron et ses soldats ne sont plus en odeur de sainteté avec l’Afrique qi veut sa souveraineté.

La Côte d’Ivoire constitue notamment un exemple important. L’opération Licorne y a été déclenchée en 2002 dans le contexte de la rébellion et de la crise politico-militaire ivoirienne.  Pour les défenseurs de la présence française, ces interventions répondaient à des impératifs de sécurité, de protection des populations ou de défense d’intérêts stratégiques. Pour leurs détracteurs, elles illustrent au contraire la persistance d’une logique d’ingérence dans les affaires intérieures africaines. Cette divergence d’interprétation est fondamentale. Car ce qui est présenté à Paris comme une opération de stabilisation peut être perçu à Bamako, Ouagadougou, Niamey ou ailleurs comme une atteinte à la souveraineté.

La rupture a été particulièrement spectaculaire dans cette zone avec le départ des forces françaises en 2022 du Mali. Les relations se sont ensuite fortement détériorées entre Paris et plusieurs gouvernements sahéliens. Le Burkina Faso et le Niger ont également rompu avec l’ancien modèle de coopération sécuritaire avec la France.

L’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) relève que les autorités issues des coups d’État au Sahel central ont placé la revendication d’une « souveraineté retrouvée » au cœur de leur discours politique, symbolisée notamment par le retrait des forces françaises du Mali. Cette évolution ne signifie évidemment pas que tous les problèmes de sécurité de ces pays ont été réglés. Elle traduit néanmoins une transformation profonde de la relation entre certaines capitales africaines et Paris.

Le changement est également visible sur le plan militaire, vu que la France a remis plusieurs emprises militaires aux autorités africaines. En 2025, elle a notamment transféré ses dernières bases permanentes au Sénégal, mettant fin à une présence militaire permanente qui remontait à l’indépendance du pays. La Côte d’Ivoire a également engagé le processus de retrait des forces françaises, avec la rétrocession du camp de Port-Bouët aux forces ivoiriennes.

Ces évolutions contredisent donc l’idée d’une reconquête militaire française actuellement engagée à grande échelle, puisque le retrait des grandes bases militaires ne signifie pas nécessairement la disparition de toute coopération militaire. La stratégie française évolue vers des dispositifs plus légers, davantage axés sur la coopération, la formation et des détachements adaptés aux demandes des partenaires africains.

 Pour certains observateurs africains, cette transformation appelle donc une vigilance particulière ; le changement de forme ne doit pas signifier le retour d’une relation asymétrique sous une nouvelle appellation. Pour d’autres, il s’agit simplement d’une modernisation pragmatique d’une coopération militaire devenue moins adaptée aux réalités actuelles. L’Afrique représente un espace stratégique majeur par sa démographie, ses ressources, ses marchés, ses routes commerciales et sa position géographique. Elle constitue également un enjeu important dans la compétition internationale entre puissances.

La France, comme d’autres puissances mondiales, cherche donc à préserver ses intérêts diplomatiques, économiques et stratégiques sur le continent. Cela ne signifie pas automatiquement qu’elle souhaite « envahir » l’Afrique. Une telle affirmation nécessite des preuves concrètes qui ne sont pas établies par les informations disponibles.

En revanche, il est légitime de s’interroger sur la manière dont les intérêts français peuvent être conciliés avec les aspirations souverainistes croissantes des États africains, parce que l’Afrique de 2026 n’est plus celle des premières décennies postcoloniales. Les sociétés civiles sont davantage connectées grâce aux réseaux sociaux. Les jeunes générations connaissent mieux l’histoire de leur continent et contestent plus facilement les discours hérités de la période coloniale. Surtout, les États africains disposent aujourd’hui de davantage d’options diplomatiques. La Chine, la Russie, la Turquie, les États du Golfe, l’Inde et d’autres acteurs cherchent à développer leurs relations avec le continent. Le recul français ne signifie donc pas nécessairement un vide. Il ouvre un espace à une compétition internationale accrue. Cette situation comporte d’ailleurs ses propres dangers, non seulement, remplacer une dépendance par une autre ne constitue pas une véritable souveraineté.

La souveraineté ne doit pas changer de drapeau, elle ne devrait pas aussi consister à remplacer Paris par Moscou, Pékin, Ankara ou une autre capitale, elle devrait signifier que les peuples et les États africains sont capables de déterminer eux-mêmes leurs priorités, leurs partenariats et leurs choix stratégiques. Autrement dit, le véritable enjeu n’est pas de savoir quelle puissance étrangère dominera l’Afrique, mais de savoir si les Africains pourront enfin décider eux-mêmes de leurs alliances.

Elle ne se proclame pas uniquement dans les discours, mais se construit à travers des institutions solides, des armées professionnelles, des économies diversifiées, une justice indépendante, une éducation de qualité et une diplomatie capable de défendre les intérêts nationaux. Si l’Afrique refuse le retour des anciennes pratiques d’ingérence, elle traduit une aspiration largement compréhensible et les États africains veulent être considérés comme des partenaires et non comme des territoires placés sous influence. L’histoire ne doit pas bégayer, certes, mais elle ne doit pas non plus être réécrite pour servir de nouveaux rapports de dépendance.

Si la France souhaite conserver une relation durable avec l’Afrique, celle-ci devra être fondée sur le respect mutuel, la réciprocité et la souveraineté des États. De même, si les pays africains veulent réellement tourner la page de la dépendance, ils devront éviter de devenir dépendants d’autres puissances. Le véritable défi de la relation franco-africaine est donc de passer d’une logique d’influence à une logique de partenariat. Cela suppose que Paris accepte pleinement que les gouvernements africains puissent choisir d’autres partenaires sans que ces choix soient automatiquement considérés comme hostiles à la France. Cela suppose également que les pays africains puissent défendre leurs intérêts sans transformer systématiquement toute coopération avec une puissance étrangère en nouvelle dépendance.

La France peut continuer à avoir une place en Afrique, mais cette place ne pourra être durable que si elle est acceptée par des États souverains et négociée sur la base d’intérêts réciproques. L’Afrique est aujourd’hui au cœur d’une recomposition géopolitique majeure, le recul de la présence militaire française en Afrique de l’Ouest ne constitue pas nécessairement la fin de l’influence française, mais il marque incontestablement la fin d’une époque, les anciennes méthodes ne peuvent plus être reproduites à l’identique, les peuples africains demandent davantage de respect, de responsabilité et de liberté de choix.

La France, comme toutes les autres puissances étrangères, devra composer avec cette nouvelle réalité, vu que l’Afrique ne demande pas à être protégée contre elle-même. Elle demande à être considérée comme un continent souverain, capable de choisir ses partenaires et de définir son propre avenir. Et si l’histoire doit retenir une leçon des décennies passées, c’est peut-être qu’aucune puissance étrangère ne peut durablement construire l’avenir de l’Afrique à la place des Africains. La page qui s’ouvre désormais devra être celle d’une relation fondée non plus sur la tutelle ou la dépendance, mais sur le respect, la réciprocité et la souveraineté.

 

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