Une réflexion de Kédjébo Kpandji/afriquematin.net
Derrière l’hypothèse, qui relève encore largement de la prospective, se dessine une recomposition des équilibres géopolitiques sur un continent devenu un théâtre majeur de la rivalité entre grandes puissances. Entre coopérations sécuritaires existantes, intérêts économiques et souveraineté des États africains, l’analyse mérite d’être conduite avec rigueur, loin des fantasmes et des raccourcis.
L’Afrique occupe aujourd’hui une place centrale dans les stratégies d’influence des grandes puissances. Le retrait progressif de certaines forces occidentales de plusieurs théâtres sahéliens, les coups d’État successifs dans la bande sahélo-saharienne et la diversification des partenariats des États africains ont ouvert un espace que la Russie et la Chine cherchent à investir. A travers des acteurs comme le groupe Wagner puis son successeur l’Africa Corps, Moscou a multiplié les accords de coopération militaire avec plusieurs pays. Pékin, de son côté, a considérablement développé sa présence économique et sécuritaire, tout en restant officiellement attachée au principe de non-ingérence.
La question des bases militaires permanentes se pose donc dans un contexte où les formes de coopération existantes, contrats de formation, livraisons d’armes, missions de conseil, accords d’accès portuaire – pourraient, dans certaines hypothèses, évoluer vers des dispositifs plus institutionnalisés.
Il convient d’abord de rappeler que la présence militaire étrangère en Afrique n’est pas une nouveauté. La France a longtemps disposé de bases permanentes au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon ou à Djibouti. Les États-Unis exploitent le camp Lemonnier à Djibouti, position stratégique majeure. La Chine y dispose également d’une base de soutien logistique, sa première à l’étranger, ouverte en 2017. La Russie, de son côté, négocie des accès et développe des partenariats sécuritaires, sans avoir pour l’heure établi de base permanente comparable. L’hypothèse d’une multiplication de bases russes et chinoises en Afrique ne part donc pas de zéro : elle prolongerait des dynamiques déjà à l’œuvre, tout en changeant d’échelle.
Pour la Russie, l’implantation de bases permanentes répondrait à plusieurs objectifs, il s’agirait d’abord de consolider des positions stratégiques dans un espace où Moscou cherche à contester l’influence occidentale. Une base permanente offrirait des capacités de projection, de renseignement et de soutien logistique, ainsi qu’un point d’appui pour les activités de ses acteurs sécuritaires privés. Elle constituerait également un levier diplomatique et économique, en renforçant les liens avec les États hôtes.
Pour la Chine, la logique est différente mais complémentaire. Pékin protège des intérêts économiques considérables : investissements dans les infrastructures, exploitation minière, routes commerciales maritimes. La sécurisation de ces intérêts, notamment dans les zones instables, pourrait justifier le développement de capacités militaires permanentes. La base de Djibouti illustre cette approche, présentée comme un dispositif de soutien aux opérations de maintien de la paix et de lutte contre la piraterie. Une multiplication de telles installations marquerait toutefois un tournant dans la doctrine chinoise, traditionnellement réticente à toute présence militaire à l’étranger. L’annonce de l’installation de bases militaires russes et chinoises en Afrique provoquerait des réactions en chaîne. Les États-Unis et leurs alliés y verraient une remise en cause de leur position.

